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Contributions du roman libertin à la circulation des idées des Lumières hétérodoxes au dix-huitième siècle


21 June 2017 | By Colas Duflo | Copyedited by Boris Lopatinsky and Gu Yiqing

Contributions du roman libertin à la circulation des idées des Lumières hétérodoxes au dix-huitième siècle

Colas Duflo

Université Paris Nanterre (CSLF/Litt&Phi)

cduflo@u-paris10.fr

 

[L’auteur]

Colas Duflo est professeur de littérature française et d’histoire des idées du dix-huitième siècle à l'Université de Paris-Ouest Nanterre. Il dirige l'équipe Litt&Phi (Littérature et Philosophie) au sein du CSLF (Centres des sciences des littératures de langue française). Spécialiste du dix-huitième siècle, il s'intéresse aux rapports entre philosophie et roman, à Diderot et à Bernardin de Saint-Pierre. Publications récentes : Les Aventures de Sophie. La philosophie dans le roman au XVIIIe siècle (Paris, CNRS éditions, 2013, 290 p.),  Diderot. Du matérialisme à la politique (Paris, CNRS éditions, 2013, 240 p.) et Diderot philosophe (Paris, Honoré Champion, [2003] nouvelle éd. 2013, coll. « Champion classiques », 544 p.)

 

[Résumé]

Comment se diffusent les idées des Lumières dans la société éduquée du dix-huitième siècle ? On part du constat, dans cette conférence, que le public qui lit, au dix-huitième siècle comme aujourd’hui, lit beaucoup plus de romans que de traités purement théoriques. Du coup, on s’intéresse à la manière dont le roman, et en particulier le roman libertin, a contribué à la sécularisation des normes morales en mettant en scène des expériences qui rompent avec les conventions traditionnelles et en diffusant des thèses philosophiques dans des discussions et des dissertations internes qui renforcent cette mise en question.

 

L

e dix-huitième siècle est souvent caractérisé comme siècle des Lumières. Mais les idées n’existent pas toutes seules : elles sont portées par des individus, par des textes, qui les font circuler et qui les transmettent. Comment se diffusent les idées des Lumières dans la société éduquée du dix-huitième siècle ? Lesquelles et par quels moyens, dans ce siècle qui précède la Révolution française ? à l’égard des débats moraux, les historiens des idées ont décrit le moment des Lumières comme un moment de laïcisation et de sécularisation de la pensée morale : la morale n’est plus seulement l’affaire des religieux puisque l’état, la société, les gens qui pensent débattent de questions morales et, de plus en plus, on pense la morale sous l’idée de l’autonomie comme le dira Kant et, plus largement, non pas comme une série d’injonctions transcendantes qui viendraient de Dieu, mais comme des productions immanentes, à l’individu ou à la société,  au nom de la raison, du sens moral, de l’utilité individuelle ou publique, bref, d’idées qui partent des hommes eux-mêmes et non qui s’imposeraient à eux de l’extérieur au nom de principes religieux. 

L’historien de la philosophie peut d’abord, pour contribuer à l’étude de ce mouvement de sécularisation, étudier les textes des philosophes, tels ceux de Diderot ou ceux qu’il édite dans l’Encyclopédie. Mais s’il élargissait sa recherche à l’histoire des idées, il lui apparaîtrait rapidement que le public qui lit, au dix-huitième siècle comme aujourd’hui, lit beaucoup plus de romans que de traités purement théoriques. Du coup, il doit s’intéresser aussi à la manière dont le roman, et en particulier le roman libertin, a contribué à la sécularisation des normes morales en mettant en scène des expériences qui rompent avec les conventions traditionnelles et en diffusant des thèses philosophiques dans des discussions et des dissertations internes qui renforcent cette mise en question.

Le dix-huitième siècle voit se développer le genre romanesque en général et, avec lui, les potentialités philosophiques du genre. Nombreux sont les romans qui laissent place à de longs passages argumentatifs, digressions du narrateur qui s’autorise des « réflexions » en forme de dissertation ou d’un personnage qui donne une leçon aux autres, dialogues où s’échangent des idées, s’élaborent des thèses, se remettent en cause des préjugés. Ces discours sont portés par des personnages, et l’on voit apparaître le personnage du philosophe, qui peut être moqué lorsqu’il prend la forme et les discours du professeur scholastique à la manière de Pangloss, mais qui peut aussi bien faire figure de maître dont les propos sont à considérer sérieusement – on voit apparaître également le personnage de la femme philosophe. La narration elle-même peut prendre pour thème et mettre en scène des questions philosophiques, comme certains titres l’indiquent parfois : Candide ou l’optimisme, Jacques le fataliste, Clairval philosophe ou la force des passions, etc.

Les contemporains notent, parfois pour le regretter, parfois pour l’approuver, cette « mode » de la philosophie dans le roman. S’il est vrai que le roman philosophique ne disparaîtra pas par la suite – le dix-neuvième et le vingtième siècle en donnent de beaux exemples que chacun connaît – on peut tout de même soutenir que cette abondance de romans à ambition philosophique et cette présence de débats philosophiques y compris dans des romans qui semblent viser d’abord au divertissement du lecteur est une caractéristique majeure du dix-huitième siècle.

Le roman clandestin n’échappe pas à cette tendance générale du dix-huitième siècle à promouvoir la philosophie dans le roman. Selon nos catégories contemporaines, on peut certes s’étonner de voir coexister dans un même texte des descriptions pornographiques et des dissertations philosophiques. Nous avons le sentiment que cela ne relève pas du même domaine, n’intéresse pas les mêmes lecteurs, ne doit pas se ranger dans les mêmes rayons des librairies – et  qu’il y a là une étrange hétérogénéité. Mais les travaux des historiens du livre comme Robert Darnton[1] ont bien montré que les textes clandestins circulent par les mêmes canaux, et que ce sont les mêmes réseaux qui distribuent les traités philosophiques hétérodoxes du baron d’Holbach et les textes pornographiques les plus osés, et probablement pour partie au profit des mêmes lecteurs, qui recherchent dans ces livres « libres et philosophiques » comme le disent pudiquement les commandes des libraires clandestins, le plaisir de l’écriture interdite, tant dans l’expression de la pensée que dans la description des mœurs. On s’étonne moins alors de constater qu’un certain nombre de textes conjuguent ces deux transgressions et articulent à la description de scènes sexuelles le plaisir de l’énoncé de pensées hétérodoxes.

Le roman clandestin se fait donc très tôt dans le siècle le lieu d’une circulation et d’une élaboration d’idées hétérodoxes. Il contribue notamment à rendre publiques (car il s’agit de textes imprimés et d’assez grande diffusion) les idées auparavant formulées dans une tradition libertine manuscrite et pour cette raison limitée à de petits cercles clandestins. Si l’on considère l’ensemble des textes publiés et les dates de publication, sans doute l’importance du roman libertin dans la diffusion et la publicité de ces idées a-t-elle été largement sous évaluée par les historiens des Lumières.

 

 

Roman libertin et philosophie narrative

 

Depuis la deuxième moitié du XVIIe siècle, le roman est un genre en plein développement. Le nombre de titres publiés progresse de façon exponentielle, suivant en cela l’extension du public qui lit. Ce nouveau public est friand d’une littérature romanesque, qui ne demande pas une culture savante préalable et qui peut faire l’objet d’une lecture facile. Ce genre sans codes et sans noblesse lui fournit ce qu’il attend. De ce fait, la période est celle d’un grand moment d’invention du roman : des genres se développent, des formes s’expérimentent, certaines sont appelées à un très bel avenir, comme le roman-mémoires – le récit à la première personne qui reste une des formes romanesques dominantes aujourd’hui – ou le roman épistolaire – qui connaît une mode fulgurante dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle dans le sillage de la Nouvelle Héloïse –, d’autres n’ont qu’un succès plus limité dans le temps, malgré quelques extraordinaires réussites, comme le conte oriental parodique.

Ce succès et ce développement du genre romanesque suscitent bien des méfiances de la part des autorités religieuses et politiques. Les écrivains reconnus eux-mêmes méprisent ce genre mineur et sans dignité littéraire – même lorsqu’ils en écrivent. Les moralistes chrétiens s’inquiètent de ses contenus douteux, accusant les romanciers d’être des empoisonneurs publics ; le père Porée appelle à l’interdiction du genre ; les jésuites même lancent une campagne antiromanesque, qui passe aussi bien par le pamphlet parodique que par la critique en règle. C’est qu’ils perçoivent que le mode de circulation du roman, qui fait l’objet d’une lecture privée, qui passe de la main à la main sans surveillance et sans prescription verticale de la part des doctes ou des directeurs spirituels, véhicule une culture laïcisée, et avec elle des mœurs, des manières d’être, des valeurs et, pour tout dire, une morale sécularisées. Partagés entre la mission de protection économique du commerce des libraires-imprimeurs-éditeurs français et celle d’assurer une forme de contrôle idéologique dans la monarchie absolue toute catholique le ministère et la police du livre oscillent selon les périodes entre des moments de proscription du genre, qui amènent les romanciers à trouver des éditeurs hollandais, et des moments de relative tolérance à la circulation des publications les plus variées – et la plupart du temps naviguent entre les deux. En 1763, Diderot s’exclame, dans sa Lettre sur le commerce de la librairie, adressée à Sartine, lieutenant général de police et « directeur de la librairie » :

Citez-moi, je vous prie, un de ces ouvrages dangereux, proscrit, qui imprimé clandestinement chez l’étranger ou dans le royaume, n’ai été en moins de quatre mois aussi commun qu’un livre privilégié ? Quel livre plus contraire aux bonnes mœurs, à la religion, aux idées reçues de philosophie et d’administration, en un mot à tous les préjugés vulgaires et par conséquent plus dangereux que les Lettres persanes ? que nous reste-t-il à faire de pis ? Cependant il y a cent éditions des Lettres persanes et il n’y a pas un écolier des Quatre-Nations qui n’en trouve un exemplaire sur le quai pour ses douze sous[2].

Et Diderot de donner une liste de ces livres interdits qui circulent partout, dans laquelle on trouve aussi bien les contes licencieux de La Fontaine et les romans libertins de Crébillon que l’Esprit des lois de Montesquieu, De l’esprit d’Helvétius ou l’émile de Rousseau. Car, en marge d’une production romanesque tolérable – et plus ou moins tolérée selon les moments – se développe une littérature que son contenu même voue à la clandestinité, parce qu’elle présente des conduites et des pensées qui rompent avec toutes les normes morales, religieuses et même littéraires qui prévalent sous l’Ancien Régime.

Ce qu’on appelle « roman libertin » – nous reviendrons sur les termes plus loin – n’est pas un univers à part ou séparé du développement général du romanesque au XVIIIe siècle. S’il se caractérise par l’obsession centrale du rapport sexuel, qui fait l’unité d’un corpus en réalité tout à fait divers, il n’en participe pas moins de ce mouvement d’expansion du genre, de cette inflation du nombre des titres publiés et de cette consommation par un nouveau lectorat (militaires en garnison, des bourgeois, des clercs de notaires, aussi bien que la noblesse de cour). Il s’inscrit littérairement dans les mêmes modes, les mêmes formes, et se présente lui aussi comme un lieu d’expériences esthétiques assez variées, menées dans une grande liberté de forme et de contenu. Il est notamment marqué par le même goût pour la philosophie dans le roman.

Car le roman au XVIIIe siècle est un lieu où on aime à disserter, à aborder dans des dialogues les problèmes intellectuels du temps, à présenter des personnages de philosophes, et le roman libertin, on s’en apercevra, ne fait pas exception à cette mode qui emporte tout le siècle. Des jeunes filles enfermées dans des couvents s’initient réciproquement à des plaisirs de compensation tout en échangeant sur les besoins de la nature et sur la force des passions ; des maîtres en libertinage dénoncent l’imposture des religions en remontant à leurs origines dans l’ignorance et la peur ; des narratrices parvenues au terme d’une vie d’égarements méditent sur leurs propres expériences pour soutenir que la liberté de la volonté est une forme d’illusion métaphysique… Par où ces romans, que leurs contenus narratifs vouent à la clandestinité, rejoignent un autre domaine très vivant de l’activité éditoriale clandestine au XVIIIe siècle, la philosophie.

Depuis la deuxième moitié du XVIIe siècle et ce que la critique a nommé le « libertinage érudit », se développe en France comme dans toute l’Europe une philosophie dans les marges qui entend se libérer du poids des préjugés dominants, qu’il s’agisse de penser la nature, la morale, la religion ou la politique. Au XVIIIe siècle se fait progressivement une transition entre une circulation de ces idées contestataires sous la forme de manuscrits échangés de la main à la main et par conséquent réservés à un public extrêmement restreint et choisi, et la diffusion par publications imprimées, qui vise un lectorat beaucoup plus répandu.    

Toujours est-il que, parallèlement aux Lumières officielles, qui se développent avec l’accord au moins tacite des autorités politiques dans de grands projets comme l’Encyclopédie ou l’Histoire de la nature de Buffon, se diffusent clandestinement des textes beaucoup plus en rupture avec les idées admissibles dans une monarchie catholique, que des censeurs vigilants dénoncent sous les noms de déisme, d’athéisme, de fatalisme, de spinozisme, d’épicurisme ou de libertinage. Nous parlerons alors, pour les caractériser, de Lumières hétérodoxes.  L’historien est frappé, a posteriori, par cette vitalité dans la marge, par cette joie aussi qu’on ressent, dans des formes de libérations idéologiques, de transgressions des pensées admises, mais aussi par le goût de communiquer et d’inventer de nouveaux moyens d’écrire, de diffuser des pensées renversantes. Le thème de l’expérience constamment mis en avant donne lieu à des récits dont le lecteur doit souvent tirer lui-même les conséquences et qui mettent en doute, au nom de la nature, un certain nombre d’idées reçues. Les penseurs des Lumières hétérodoxes prennent plaisir à questionner les interdits de la société d’Ancien Régime, ils ont un goût de la provocation et de la transgression qui se retrouve dans le roman clandestin, et qui doit rencontrer le public qui lit les uns et les autres. Dans l’Université, la philosophie est au service de la religion catholique et répète dans de vieilles formes des savoirs ressentis comme périmés par les hommes des Lumières – « gothiques », diraient-ils. Hors de l’Université, elle s’émancipe, elle brandit la raison, la nature et l’expérience pour mettre en doute tout ce dont il n’est pas vraiment permis de douter, les vérités révélées, l’existence d’une âme spirituelle, l’idée que la morale se fonde dans les commandement divins… Les enjeux sont graves et les dangers réels pour ceux qui publient ces idées – ils risquent la prison ou l’exil. Et pourtant le ton est plutôt celui du rire joyeux d’un chamboule-tout que la pause dramatique du héros rebelle qui croit défier les puissants.

Quant aux romans clandestins, eux n’ont vraiment aucune prétention, par même à faire œuvre littéraire. Tous anonymes – d’un anonymat plus ou moins bien gardé à l’époque et qui parfois résiste encore aujourd’hui – ils n’entendent pas servir à la reconnaissance d’un auteur. Ils visent d’abord à distraire le lecteur, à provoquer en lui des effets par leur contenu érotique, à le faire rire par des allusions transparentes qu’il faut déchiffrer, par des parodies et par des provocations outrancières ou savamment dosées. Mais les questions qu’ils rencontrent sont profondes et sérieuses. À partir du récit d’aventures sexuelles se développent très rapidement des problématiques morales qui confrontent les expériences des individus, leurs désirs, leurs besoins naturels, et les dogmes religieux en tant qu’ils fondent les normes morales partagées par la société. Des lors, l’expérience donne matière à penser, à s’interroger sur la nature humaine et sur les pratiques qui lui conviennent, à questionner l’emprise des religions sur les esprits, à méditer sur les rapports de l’âme et du corps, de la liberté et des passions, des vertus publiques et de la conduite privée.

En un temps où le roman de manière générale disserte volontiers et ne s’effraie pas d’aborder des problématiques philosophiques ou des questions qui font aussi l’actualité intellectuelle du moment, le roman clandestin présente aussi des ambitions philosophiques, au nom bien souvent d’un savoir expérimental sur le désir humain. Elles se marquent dans toute une galerie de personnages présentés comme « philosophes ». C’est le maître en libertinage, celui qui tient aux jeunes gens – et aux jeunes filles en particulier – des discours de déculpabilisation de la chair ; c’est l’organisateur d’expériences, comme l’étrange Ariste de l’Imirce de Du Laurens  qui fait élever dans une cave deux enfants achetés à leur naissance ; ce peut être aussi, plus classiquement, le pédant dont on se moque. Mais le roman-mémoires du XVIIIe siècle, avec Prévost notamment, a inventé un nouveau personnage, celui du narrateur-philosophe : arrivé au terme d’une histoire pleine de péripéties, celui qui prend la plume pour raconter ses mémoires est devenu philosophe et nous raconte sa vie de ce point de vue, en réfléchissant sur ce que ces diverses expériences donnent à penser. Et le roman libertin promeut ce personnage au féminin. Innovation décisive, la femme philosophe, à défaut d’avoir une place dans la société réelle du XVIIIe siècle, apparaît dans la fiction, narratrice de sa propre histoire, bien avant la Juliette de Sade, avec un tel succès que les titres, qui sont autant d’argument de vente, en témoignent : Thérèse philosophe au premier chef, suivi de L’Anti-Thérèse ou Juliette philosophe (1750), Laïs philosophe (1760), Clairval philosophe (1765), Rosette ou la fille du monde philosophe (1768), ou autres Confessions d’une courtisane devenue philosophe (1784).  

Tous ces personnages, en incarnant la philosophie, justifient narrativement le fait que des réflexions puissent être tenues dans le roman qui, dès lors, abonde en digressions, en dialogues d’idées, en leçons et en dissertations. Mais, outre qu’on peut supposer qu’elles rencontrent en elles-mêmes l’intérêt d’une partie au moins des lecteurs, sinon on ne voit pas pourquoi ils auraient fait un tel succès à des œuvres qui en abondent, ces excursions argumentatives ne sont justifiées que si elles prennent place dans un cadre narratif qui les produit. Les romans libertins ne sont pas seulement des expérimentations littéraires de la puissance d’un texte à susciter des représentations imaginaires qui produisent des effets réels sur le désir du lecteur, ce sont également des expériences de pensée, en particulier en philosophie morale. Soit par exemple le scénario érotique selon lequel deux nonnes découvrent le plaisir qu’elles peuvent se donner réciproquement dans leur cellule à la faveur d’un orage : quelles réflexions cette situation peut-elle susciter sur (1) l’enfermement conventuel, ses raisons et ses justifications religieuses et sociales, (2) la « normalité » du rapport hétérosexuel et les condamnations de l’homosexualité, (3) la continence et la chasteté dans leur opposition à la nécessité naturelle de l’organisme d’évacuer tels et tels fluides surabondant chez les jeunes gens ?

Si le scénario romanesque légitime, par les expériences de pensée qu’il met en place, la tenue de propos philosophiques, il est vrai qu’inversement les problématiques philosophiques peuvent être source de scénarios. Il y a une productivité narrative et fictionnelle de l’expérience de pensée : elle fait l’objet d’un récit et c’est d’abord cela qui suscite l’envie de la raconter et de la lire. C’est tout le charme du « et si… ». Et si, pour prendre un exemple évoqué plus haut, afin d’observer les premiers mouvements de la nature, un homme élevait des enfants dans une cave avec le moins d’interaction adulte possible ? Le roman du XVIIIe siècle en aura fait le premier l’expérience, toutes les questions philosophiques peuvent devenir des embrayeurs de récits.

Un des éléments qui caractérisent la période qui nous occupe, et qui nous semble disparaître au siècle suivant, est bien, comme le dit Patrick Wald Lasowski, « cette mêlée des idées, des œuvres, des auteurs, qui tissent entre les ouvrages philosophiques et les romans libertins d’innombrables liens[3] ». Il ne s’agit pas ici de prétendre que les auteurs de Dom Bougre ou des Mémoires de Suzon sont de grands philosophes – quel intérêt y aurait-il à le faire ? – mais de souligner la circulation des idées et des thèmes, dans une indisciplinarité[4] originaire, d’un texte à l’autre. Les œuvres qui nous intéressent sont des textes hybrides, qui tirent leur réussite esthétique de cette hybridité même, et les lecteurs qui les lisent et les recherchent sont les mêmes qui parcourent les feuilles des journaux, qui empruntent bons ou mauvais romans dans les cabinets de lecture, qui s’intéressent aux brochures des philosophes, mais aussi aux pamphlets, bref, à tous ce qui fait l’actualité intellectuelle du moment. Les débats qu’ils y retrouvent sont ceux qui les intéressent par ailleurs, mais sous un angle parfois comique, ou plus radical, ou à tout le moins avec un point de vue qui peut en faire le charme, comme nous trouverions plaisir aujourd’hui à lire tel texte satirique ou outrancier pour le plaisir de sa liberté de ton.

Pour la plupart, ces romans clandestins sont des textes relativement mineurs, même en tenant compte du fait que le roman lui-même est considéré généralement au XVIIIe siècle comme un genre mineur, qui gagne peu à peu au fil du siècle une forme de reconnaissance littéraire. Publiées de manière anonyme, par la force des choses, les brochures font rarement l’objet d’une belle édition – leur prix élevé à l’époque ne se justifie pas par là, mais par l’interdit qui pèse sur elle et qui oblige aux risques du trafic. Les illustrations sont souvent présentes, on sait qu’elles ajoutent à la valeur marchande des volumes, mais ne sont pas toujours très bien réalisées. Le style même, dans beaucoup d’entre elles, laisse à désirer. Bref, on a affaire à des œuvres qui n’ont pas de légitimité esthétique et qui n’en cherchent pas. Mais ces œuvres circulent très abondamment, elles traversent toute la société qui lit, et elles y font circuler, aussi bien que des scènes érotiques, des idées, des questions, des critiques dans un grand ton de rébellion joyeuse. Ce faisant, le roman libertin diffuse assez largement dans le public qui lit ces livres une pensée morale en complète rupture avec les normes religieuses. Sa contribution à l’évolution des idées à la fin de l’Ancien régime mérite donc particulièrement d’être étudiée.

 

 


[1] Robert Darnton, édition et sédition. L’univers de la littérature clandestine au XVIIIe siècle, Gallimard, 1991.

 

[2] Diderot, Lettre sur le commerce de la librairie, in Œuvres, t. III, éd. L. Versini, Paris, Robert Laffont, 1995, p. 104. Un « livre privilégié » est un livre publié avec l’autorisation officielle et dont le commerce est placé sous la protection de la monarchie (le « privilège »), notamment contre les contrefaçons venues de l’étranger ou de concurrents indélicats. Un écolier des Quatre-Nations est un étudiant du collège des Quatre-Nations, membre de l’Université de Paris – actuellement l’emplacement de l’Institut et de la bibliothèque Mazarine.

[3] Patrick Wald Lasowski, Romanciers libertins du XVIIIe siècle, éd. cit., t. I, p. XXVI.

[4] J’emprunte le néologisme à Laurent Loty.

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