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Une réflexion sur la définition et le corpus du genre de roman libertin du XVIIIe siècle


26 June 2017 | By ZHANG Qianru | Copyedited by Boris Lopatinsky and Gu Yiqing

UNE RÉFLEXION SUR LA DÉFINITION ET LE CORPUS DU GENRE DE ROMAN LIBERTIN DU XVIIIE SIÈCLE

 

ZHANG Qianru

Université de Fudan

zhangqianru1987@gmail.com

 

[L’auteur]

ZHANG Qianru, docteur ès lettres attachée à l’équipe « Littérature, histoires, esthétique » (EA 7322) de l’université Paris 8, et à l’équipe d’Histoire mondiale de l’université de Fudan, intéressée principalement par le roman et la pensée philosophique français du 18e siècle, travaille actuellement sur l’Encyclopédie et ses rédacteurs.

 

[Résumé]

me si une certaine connaissance commune concernant le roman libertin du 18e siècle s’établit dans le milieu universitaire français de nos jours, cela ne signifie pas que la définition du genre soit très claire, ni que la discussion sur le sujet soit terminée. Certes, après tant de réflexions et d’analyses, une nouvelle étude risque de perdre sa nouveauté et de devenir une antienne. Néanmoins, comme la définition du roman libertin du 18e siècle reste encore controversée, il est important d’éclaircir la question. Nous analyserons d’abord le contexte historique et social où est né le roman libertin, les conditions qui favorisent sa naissance, ainsi que ses thèmes principaux. Nous verrons ensuite l’état de la recherche et les avis divergents de chercheurs vis-à-vis de la définition du genre. De là, nous pourrons esquisser les différences qui permettent de distinguer « le roman libertin » du « roman pornographique » et du « roman érotique », concepts proches l’un de l’autre mais qui sont malgré tout distincts.

Mots-clés: 18e siècle, roman, roman libertin

 

[Abstract]

Even if a common understanding about the 18th century’s libertine novel is established in French academic circles today, this does not mean that the definition of the genre is very clear, nor that the discussion on the subject is finished. Certainly, after so many reflections and analyses, a new study risks losing its novelty and becoming a refrain. Nevertheless, since the definition of the libertine novel in the 18th century remains controversial, it is important to clarify the issue. We shall first analyse the historical and social context in which the libertine novel was born, the conditions which favor its birth, as well as its main themes. We will then examine divergent opinions of researchers about the definition of the genre. From there, we will try to distinguish the “libertine novel” from the “pornographic novel” and the “erotic novel”, concepts quite close but nevertheless distinct.

Keywords: 18th Century, novel, libertine novel

 

【摘要】即使当今的法国学界就18世纪的艳情小说已达成一定共识,这并不意味着其定义已完全清晰,也不意味着对此的讨论可以划上句号。尽管在如此多的研究者之后再讲18世纪艳情小说的定义,很可能变成老生常谈,但既然讨论仍无定论,就还有澄清的必要。本文先从艳情小说诞生的背景入手,梳理清楚它诞生的原因及其主要题材、内容、主旨,再看学界对艳情小说定义的争议,从而给出笔者认为最合适的定义,并试着对艳情小说情色小说色情小说这几个极易混淆的概念进行辨析。

【关键词】18世纪,小说,艳情小说

 

A

ujourd’hui, il semble que l’expression « roman libertin », étroitement liée au contexte du 18e siècle, ne pose plus problème dans le milieu universitaire en France. S’il est parfois, rarement, utilisé pour qualifier tel ou tel roman du 17e siècle, l’adjectif « libertin » n’est pas du tout employé pour désigner un roman d’une autre époque. C’est ainsi que, lorsqu’on parle, de nos jours, de romans libertins du 18e siècle, lors d’un colloque, d’une conférence ou d’un séminaire, chacun comprend tout de suite de quels romans il s’agit, sans se poser de questions.

Néanmoins, la situation était très différente autrefois. Avant que « le roman libertin » entre dans le langage courant des chercheurs, c’est « le libertinage » qui attira le premier leur attention. « Le roman libertin » ou « le libertinage », ils étaient l’un comme l’autre longtemps considérés comme des mots archaïques et démodés ; surtout quand ils étaient liés au 18e siècle, ils portaient un sens péjoratif de dévergondage[1]. Avec la libération sexuelle en Occident, les études du sexe et du corps ne furent plus les tabous ; ainsi, les universitaires commencèrent peu à peu à se libérer du jugement de valeur et à étudier le libertinage du 18e siècle d’un point de vue neutre. D’autant plus qu’ils remontèrent le libertinage au 17e siècle, l’époque où le mot signifiait avant tout le libertinage de l’esprit, c’est-à-dire la mise en question du despotisme, du pouvoir de l’Eglise et des moeurs conservatrices. Désormais, les études du libertinage ne se limitaient plus au niveau de l’érotisme ou du désir sexuel ; au contraire, elles s’approfondissaient énormément en reflétant l’évolution de la pensée de la société française du 17e siècle au 18e siècle. L’abandon de la censure joue aussi son rôle. Après le procès contre Jean-Jacques Pauvert, éditeur de Sade, la réédition des textes anciens controversés ne rencontre plus d’obstacle. Cette tolérance permet la redécouverte de nombreux auteurs oubliés, qui sont publiés dans des éditions de poche. C’est ainsi qu’on voit la publication des œuvres de Sade dans la collection de Pléiade, le premier sommet de la redécouverte de ces « petits » auteurs.

C’est à partir des années 1970 que de nombreuses recherches sur le roman libertin ou le libertinage du 18e siècle virent le jour. Du colloque à la compilation du recueil, de l’ouvrage spécialisé à la thèse, le sujet devint pendant un certain moment très populaire parmi les chercheurs[2]. Cet enthousiasme se confirme par la publication en 2000 et en 2005 des deux volumes des Romanciers libertins du dix-huitième siècle dans la collection de la Bilbliothèque de la Pléiade. Sous la direction de Patrick Wald Lasowski, une dizaine de spécialistes du 18e siècle participèrent à la composition du recueil savant dans lequel se trouvent de nombreuses notes et sources et donnèrent ainsi dans une certaine mesure un bon résume des études antérieures sur le roman libertin du 18e siècle. Depuis lors, il semble que l’enthousiasme retombe un peu ; pourtant, le sujet reste toujours assez intéressant pour les chercheurs.

me si une certaine connaissance commune concernant le roman libertin du 18e siècle s’établit dans le milieu universitaire français de nos jours, cela ne signifie pas que la définition du genre soit très claire, ni que la discussion sur le sujet soit terminée. Certes, après tant de réflexions et d’analyses, une nouvelle étude risque de perdre sa nouveauté et de devenir une antienne. Néanmoins, comme la définition du roman libertin du 18e siècle reste encore controversée, il est important d’éclaircir la question. Au lieu de discuter directement la définition du roman libertin, voyons d’abord plutôt le contexte historique où est né le roman libertin ; analysons les conditions qui favorisent sa naissance ; résumons ses thèmes principaux. Cela nous aidera à mieux comprendre le roman libertin et à le définir plus facilement.

 

1. De la galanterie au libertinage mondain

Afin de discuter du libertinage du 18e siècle, on peut, entre autres, tirer un premier fil en remontant à la galanterie du 17e siècle. La galanterie est une idéologie aristocratique formée vers les années 1650 et 1660. Alain Viala explique que la galanterie est historiquement associée à la puissance du régime monarchique : les élites, exclues du débat politique puisque le roi détient toutes les décisions, peuvent s’adonner aux loisirs raffinés[3]. La mondanité et les divertissements deviennent le centre de la vie aristocratique. Les « bonnes manières » occupent une place de plus en plus importante parmi les nobles, dans l’héritage de la courtoisie revisitée. C’est ainsi que plusieurs ouvrages italiens du 16e siècle, qui traitent de la bienveillance et de l’élégance d’esprit et de mœurs, sont traduits en français, ainsi que les plus importants traités espagnols développant le même sujet. Ainsi se forme l’idéal de l’honnête homme en France, c’est-à-dire « civil, sociable, de bonne compagnie, agréable » en même temps qu’ « honnête, doté de probité et d’intelligence, un homme à qui on peut se fier »[4].

Il faut souligner de plus que, par rapport aux autres pays européens, à la même époque, comme par exemple, l’Italie, l’Espagne et l’Angleterre, la France donne une place sociale plus importante aux femmes dans le milieu aristocratique. Elles possèdent non seulement les droits de transmission et de succession, mais aussi la liberté de participer aux fêtes mondaines avec les hommes. Quelquefois, elles sont même le centre de la vie mondaine, par le biais des salons, qui fleurissent en France. « La France a laissé plus de liberté aux femmes et a donc eu besoin d’un modèle de sociabilité qui tînt compte de leur présence. »[5] Voilà la raison pour laquelle la relation amoureuse entre les deux sexes devient l’autre pilier de la galanterie : être galant suppose, d’un côté, de montrer les qualités de l’honnête homme et, de l’autre côté, de posséder l’art de plaire aux dames. Comme il s’agit d’un « art » subtil et difficile, de nombreux ouvrages expliquent comment se présenter, parler, se comporter, afin de plaire et faire plaisir aux dames. On voit qu’en effet, l’art d’être agréable et charmant à leurs yeux est étroitement lié à l’idéal de l’honnête homme, autrement dit, à la bienséance et à la probité.

Les nobles du 17e siècle redécouvrent les mythes et la poésie pastorale de l’Antiquité, qui font l’éloge de l’amour fidèle dans un cadre champêtre, en même temps qu’ils admirent les romans de chevalerie du Moyen Age. L’amour dans la littérature gréco-romaine et l’amour courtois sont tous les deux nobles et élevés parce qu’ils se fondent surtout sur l’estime mutuelle. Cela ne veut pas dire que l’amour respectable exclut le désir charnel. Le désir charnel n’est pourtant pas le but ultime, car l’amour constitue un long parcours dont chaque étape compte, de manière importante. L’amour galant du 17e siècle partage les mêmes principes : il demande beaucoup de patience ; l’homme et la femme se rapprochent peu à peu l’un de l’autre ; le pèlerinage à l’île de Cythère est ardu, c’est presqu’un rite. Le désir sexuel immédiat est animal et vulgaire ; en rallongeant le chemin qui mène à la satisfaction du désir physique, celui-ci s’en trouve maîtrisé, purifié et esthétisé[6].

Néanmoins, la galanterie se dégrade au cours de la régence de Philippe d’Orléans de deux manières, sous deux formes différentes. C’est d’abord l’idéal de l’honnête homme, dont les bonnes manières constituent l’essence, parce que la probité et les qualités du coeur s’expriment à travers elles. Cette considération pour les conventions, pour l’extériorité des mœurs, forme un danger potentiel. L’idéal, c’est d’élever le coeur à travers la maîtrise de ces conventions, de sorte que l’extérieur et l’intérieur - l’apparence et l’intériorité - se trouvent unifiés. Pourtant, quand les conventions se détachent des qualités du coeur et se rédusient à de belles apparences, la bienséance n’est plus qu’un masque ; le bel extérieur couvre l’intérieur perverti[7]. Quant à l’amour galant, certes, il esthétise l’amour par la distanciation et les conventions systématiques ; mais si cette distanciation est menée trop loin et que les conventions deviennent rigides, l’amour galant n’est qu’un rituel généralisé. Dans une certaine mesure, ce n’est plus qu’un jeu avec des règles compliquées ; on peut participer à ce jeu sans engagement et sans attachement[8].

Le changement des moeurs de la Cour au moment de la Régence accélère cette dégradation de la galanterie. Pendant les dernières années du règne de Louis XIV, sous l’exigence de la dévote Madame de Maintenon, les divertissements s’éteignent, la pruderie domine, chacun doit respecter les apparences de la morale chrétienne et cette rigueur pèse sur tout le monde. Après la mort de Louis XIV, avec un régent lui-même libertin, gai et ouvert, l’interdit pesant sur les distractions est annulé. Toute la Cour se plonge dans les plaisirs avec une certaine frénésie, pour rattraper, en quelque sorte, le temps perdu. Les désirs refoulés depuis longtemps sont enfin satisfaits. Cependant, cette relance des plaisirs apparaît comme trop rapide, trop forte, et les moeurs passent vite d’un extrême à l’autre : toutes les valeurs de l’époque du Roi-Soleil sont considérées comme désuètes, même la galanterie du siècle précédent perd toutes ses valeurs originales[9]. L’intégrité ne compte plus ; désormais, l’essentiel de la vie mondaine est de bien porter le masque, quand il le faut. C’est ainsi que la société aristocratique s’impatiente devant les rituels de la séduction amoureuse. Comme la vie humaine est limitée, comme le temps est bref, il faut savoir en profiter et cueillir les plaisirs[10]. Le désir charnel devient le guide et le seul objectif des relations de séduction. Il est facile à satisfaire, mais il ennuie aussi très vite. Pour se renouveler, il ne peut pas s’empêcher de chercher de nouveaux objets. C’est pourquoi le désir est changeant. Devant l’inconstance du désir, impossible d’être fidèle. Même si les conventions et le rite de l’amour galant du 17e siècle se perpétuent partiellement, ils sont pervertis : ce n’est que le voile qui couvre le désir physique, ou un moyen pour maintenir les belles apparences et un vernis de décence[11]. Toutes ces conventions de l’amour constituent un masque ; c’est une hypocrisie, c’est surtout un jeu[12].

L’idéal de l’honnête homme ne compte plus pour la galanterie du 18e siècle, et l’amour galant se pervertit en libertinage. Cette dégradation reflète en effet le déclin des valeurs aristocratiques du siècle précédent et la crise de conscience des aristocrates. Raymond Trousson nous dit :

« Caquetage et vacuité de la pensée ne sont peut-être pas que l’affection d’une coterie inquiète de singularité. Ils traduisent aussi l’essoufflement d’une classe oisive, démobilisée, improductive et consciente de tourner à vide, produit de l’histoire et d’une politique absolutiste de l’asservissement de l’aristocratie. » « Ce monde si bien évoqué par La Morlière vit dans la terreur de l’ennui, de la prise de conscience qui lui ferait ouvrir les yeux sur son néant. » « La quête du plaisir est avant tout quête du changement, du renouvellement, dans l’ordre du sentiment comme dans celui des occupations susceptibles de remplir la journée. »[13]

Pour ne pas tomber dans la torpeur de l’ennui, pour éviter le vertige devant l’abîme du néant, le libertinage et le jeu de l’amour restent quand même nécessaires pour les nobles du 18e siècle. Il est donc naturel que ce libertinage galant[14] soit représenté dans les oeuvres artistiques et littéraires de l’époque, surtout dans le roman[15], même si, à travers la richesse et la diversité du genre romanesque, l’attitude des protagonistes vis-à-vis de l’amour n’est pas la même[16].

Dans Les égarements du coeur et de l’esprit (1736-1738) de Crébillon fils, au moment où commece la vie mondaine de jeune Meilcour, celui-ci balance entre deux femmes expérimentées. Pourtant, ce qu’il observe ne lui plaît pas. Son récit est pénétré par l’amertume : il est non seulement déçu par l’hypocrisie et la vanité de la mondanité, mais surtout par l’amour dégradé en jeu social et guidé uniquement par le désir physique[17]. Dans Les confessions du comte de *** (1741) de Duclos, si le comte montre encore une certaine fierté dans la première partie du roman à l’égard de ses nombreuses liaisons libertines, son récit, dans la deuxième partie, est lui aussi teinté de regret[18]. C’est pourquoi il décide de s’éloigner de sa vieille façon de vivre et de trouver une femme avec laquelle il puisse développer une relation fidèle et stable. Un autre roman de Duclos, l’Histoire de Madame de Luz (1741), manifeste davantage encore les reproches à l’encontre du libertinage des moeurs. Madame de Luz est vertueuse et fidèle à son mari. Pourtant, elle est forcée d’avoir un rapport sexuel avec trois hommes, malgré elle. Pure victime de leur libertinage, elle culpabilise pourtant et meurt, finalement, rongée par le chagrin[19].

Plus nombreux sont des romans dont le protagoniste profite d’un libertinage joyeux et insouciant pour se divertir, comme dans Thémidore (1744) de Godard d’Aucour. Thémidore ne regrette ni le déclin de l’amour galant, ni l’affranchissement des moeurs. Au contraire, il adhère à l’amour libertin, car il lui convient parfaitement, reconnait-il, de réduire l’amour au désir charnel. À ses yeux, le plaisir sexuel est tout à fait naturel ; il n’y a rien de répréhensible à le rechercher. À travers ses nombreuses aventures amoureuses, qui se terminent encore plus vite qu’elles ne commencent, Thémidore prend un grand plaisir à cette frivolité du siècle, à ce « savoir-aimer » volage et léger. Plus nombreuses sont ses maîtresses, plus fier est Thémidore, parce que ces aventures constituent ses prouesses et son charme. Un jeune aristocrate, disposant des biens de sa famille, dépourvu de souci d’argent, se tenant au courant des dernières modes, et ne s’occupant que d’aventures amoureuses légères, tel que Thémidore, est souvent nommé petit-maître[20].

Si on pousse les principes de Thémidore encore plus loin, ce libertinage insouciant pourrait verser dans le calcul et la cruauté, et le libertin pourrait se transformer en roué[21]. Le seul objectif du roué est de séduire la femme, la posséder, puis l’abandonner de la manière la plus cruelle, en rendant publique la rupture, car cette conquête prouve ses charmes, ses ruses, son intelligence et sa supériorité. Malgré le fait que Thémidore ait de nombreuses maîtresses, il ne les trompe pas délibérément, par un calcul de sa volonté. Ses avances expriment un désir spontané et sincère ; il ne joue pas ; aucun cynisme chez lui. Chacune de ses maîtresses entretient avec lui, grosso modo, un rapport d’égalité ; elle accepte volontiers ses avances et son invitation au plaisir, tout en sachant la brièveté de leur liaison ; ils conviennent d’une séparation rapide avant même de commencer leur liaison. Thémidore cherche ces aventures parce qu’il aime le plaisir sexue ; les principes du roué sont totalement à l’opposé. Ce dernier médite son triompe dès le début. Comme la femme n’est qu’un obet de conquête, afin d’atteindre son but, il peut recourir à tous les moyens et utiliser toutes les ruses possibles. Même la séparation finale fait partie de son calcul : plus la femme lui est attachée, plus elle souffrira de la séparation ; le désespoir de la femme reflète justement l’éclat et le triomphe du roué ; la femme n’est alors qu’une pure victime. Le roué rejette toute sorte d’engagement, jusqu’à se refuser parfois au plaisir sexuel, lorsqu’il lui apparaît comme un esclavage imposé par la Nature, une soumission aux exigences du corps. Le roué poursuit une liberté complète, en cherchant la maîtrise entière du soi. Il ne veut dépendre que de sa propre volonté, au lieu de suivre aveuglément le besoin physique, animal, du désir et de l’instinct. Il vise par ce moyen à posséder sa liberté, réelle ou illusoire, positive ou symbolique[22].

Les roués les plus célèbres sont sans doute Versac dans les Égarements du cœur et de l’esprit (1736-1738) et Alcibiade dans les Lettres athéniennes extraites du portefeuille d’Alcibiade (1771) de Crébillon, le duc protagoniste des Malheurs de l’inconstance (1772) dans le roman de Dorat, et Valmont, le meneur de jeu des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos (1782). C’est vers la fin de l’Ancien Régime que se répand la figure du roué sur la scène romanesque[23]. À travers le cynisme et le sang-froid cruels du roué s’expriment la crise des valeurs aristocratiques à son apogée et l’angoisse aiguë, peut-être, des aristocrates face à leur chute prochaine. Vers la fin de l’Ancien Régime, faute de guerres, il n’est plus possible pour les jeunes nobles de s’éprouver par la prouesse militaire ; la conquête de la femme devient un substitut illusoire de la gloire militaire[24]. L’emploi du vocabulaire militaire du roué pour décrire sa conquête sexuelle manifeste bien l’illusion de sa domination.

Si les romans cités ci-dessus situent le récit dans le monde contemporain (à l’exception d’Alicibiade), le libertinage aristocratique peut aussi se développer dans d’autres contextes, afficher d’autres couleurs, où l’exotisme et la magie ont leur part[25].

L’orientalisme constitue une mode fascinante au 18e siècle[26]. Sous cette influence, à l’exemple du conte oriental, l’amour libertin des nobles s’épanouit quelquefois dans un palais féérique, où intervient alors la magie. L’exotisme et l’ambiance mystérieuse rendent l’amour plus intéressant, plus piquant. Néanmoins, il n’est pas difficile de discerner la Cour de France à travers le palais oriental et de reconnaître les moeurs aristocratiques françaises par l’intermédiaire de l’amour exotique des sultans et des sultanes. L’exotisme permet de se protéger de la censure, tout en se moquant d’un gouvernement chaotique, des vanités et de l’hypocrisie mondaines, de la frivolité et de la perversion des moeurs[27]. Dans Le sopha (1742) de Crébillon, un jeune courtisan métamorphosé en sopha à cause de son inconstance témoigne et vérifie, en étant le support de multiples liaisons scandaleuses, « que le sentiment dont on veut sans cesse paraître rempli est cependant ce que l’on éprouve le moins »[28]. Un autre exemple se trouve dans Les Bijoux indiscrets (1748) de Diderot. Afin de pénétrer la vérité du cœur féminin et la vertu des femmes du sérail, le sultan profite d’un anneau magique pour faire parler leur « bijou » - c’est-à-dire leur sexe - qui ne peut mentir. Il découvre alors, livrés au grand jour par la bouche d’en-bas, beaucoup de scandales sexuels secrets.

Il faut encore mentionner le conte parodique qui imite burlesquement le conte de fées ou le conte oriental. Le conte parodique profite des métaphores et des jeux de mots pour parler du sexe sous une forme « gazée ». Aux yeux des lecteurs naïfs, il est simplement un conte ; tandis que pour les adultes, il représente des scènes sexuelles particulièrement grivoises. Nous avons déjà vu qu’en tant qu’idéologie pervertie de la galanterie, le libertinage garde quand même une apparence décente. Entre homme et femme, il faut se plier aux règles de la pruderie, feindre la résistance et le refus, interpréter les rites de séduction. En ce qui concerne le langage, il faut toujours employer un langage respectable : voilé. Le romancier est ainsi limité, contraint, par cette décence : il n’est pas permis de décrire la scène sexuelle dans un langage direct ; la gaze est nécessaire. Afin de se moquer de cette hypocrisie, le romancier joue avec la censure. On réclame un langage voilé ? Pas de problème. L’écrivain peut écrire une histoire obscène en utilisant un langage décent, se moquant des contraintes tout en feignant de les respecter ; la décence hypocrite devient victime d’elle-même. Dans l’Histoire du prince Apprius (1728) de Godard de Beauchamps, des anagrammes audacieuses se présentent partout : « Apprius c’est Priapus, Danbre bander, Lucanus cul-anus, les Siders sont les désirs »[29], Litocris clitoris. On peut citer encore Le Sultan Misapouf (1746) de Voisenon. Victimes de la magie, deux princesses cherchent chacune un petit doigt qui convienne à son anneau afin de se libérer du maléfice. En fait, l’anneau c’est le vagin ; le petit doigt, c’est le pénis. Dans la Gaudriole (1746) de Godard d’Aucour, le prince est victime du maléfice d’une fée méchante et jalouse. Son corps se divise en plusieurs parties et se métamorphose en différentes plantes du jardin de la fée. Pour le sauver, la princesse doit retrouver toutes les parties dispersées de son corps dont la plus importante se transforme en « onyny », un « arbrisseau chinois »[30]. Cet « onyny » n’est autre que le pénis du prince.

Parmi les contes teintés d’une couleur surnaturelle, le pastiche du mythe ou de l’idylle de l’Antiquité occupe une place relativement moins importante. L’amour décrit par ce genre de conte abandonne désormais l’héroïsme du mythe et la naïveté de la pastorale au profit de l’amour libertin, c’est-à-dire léger, frivole et grivois. Dans Le temple de Gnide (1725) de Montesquieu, le temple de Gnide rassemble les amoureux qui cherchent la protection du génie de l’Amour. Ceux qui ne sont pas sincères sont punis par le génie alors que les vrais amoureux motivés par le désir mutuel l’un pour l’autre sont récompensés. La Reine de Golconde (1761) de Boufflers commence par la défloration d’Aline, paysanne jeune et jolie, par un jeune seigneur dans un vallon. Le seigneur l’oublie ensuite. Plusieurs années se sont passées. Quand il arrive en Golconde, pays asiatique lointain, il trouve avec étonnement que la reine de Golconde n’est personne qu’Aline. Surpris par le roi avec Aline, il est chassé. Quelques ans plus tard, il croise Aline encore une fois. Cette fois-ci, ils décident de remplacer les passions par l’amitié et de passer le reste de leur vie ensemble, tranquillement.

Le palais oriental, le pays merveilleux des fées, le temple grec ne constituent qu’un décor d’occasion ; les vrais héros sont toujours les nobles français, comme dans ces romans qui prennent le château, le salon, le bal et l’opéra pour scènes de l’histoire. Tous pourraient se regrouper au titre du roman libertin mondain. Ce qui est remarquable, c’est que ce type de romans ne reflète pas la réalité comme un miroir. Quand on les lit, on s’imagine que l’adultère et le rapport sexuel hors du mariage sont très communs parmi les aristocrates. Pourtant, ce n’est pas la réalité. Certes, en tant que privilégiés de la société, les nobles possèdent une certaine liberté de moeurs ; mais cette liberté est assez limitée, surtout pour les femmes. Même dans le roman libertin mondain, les femmes qui ont des amants sont très souvent veuves. Elles ont hérité les biens du mari décédé qui leur permettent de mener une vie aisée, agréable, indépendante et libre, sans contraintes du mariage. C’est à cette condition qu’elles ont un peu de liberté sexuelle. L’adultère existe, sans aucun doute, et particulièrement à la Cour, sous la régence et le règne de Louis XV ; mais il est toujours dangereux. Il faut le cacher au lieu de provoquer ouvertement les bonnes moeurs du mariage. Le nom « chronique scandaleuse » prouve, dans une autre perspective, l’existence réelle des contraintes morales : si les moeurs sont vraiment perverties, le « scandale » ne peut plus exister. De plus, tous ces romans libertins mondains qui se moquent de l’hypocrisie dominante témoignent, à leur manière, que les contraintes morales fonctionnent bien, puisqu’il faut continuer de tout voiler.

D’ailleurs, l’adultère décrit ici n’est pas entièrement honteux et blâmable. Au 18e siècle, dans la bonne compagnie, le mariage est le plus souvent une affaire de famille. Ce sont les parents qui décident. Les biens matériels et le titre sont les seuls critères de leur choix, et non les qualités de la personne ou la volonté des mariés[31]. Le mariage de convenance est rarement un mariage heureux. De ce point de vue, le libertinage manifeste, plus ou moins, cette révolte contre le mariage. Il exprime, de biais bien sûr, la poursuite de la liberté de l’amour.

Il faut rappeler que l’amour galant est l’amour idéal dans certains milieux de la noblesse du 17e siècle. La dégradation de l’amour libertin mondain est la dégradation de cet idéal, au niveau moral comme au niveau esthétique. Il existe toujours un certain écart entre l’esthétique et la réalité. Bien plus, l’idéal esthétique se trouve quelquefois à l’opposé de la réalité. L’amour dans la vie réelle n’est jamais simplement l’amour ; il est de tout temps lié à l’image qu’en donne la culture du temps, aux exigences du mariage et aux bonnes moeurs. L’amour idéal cherche à se libérer et à transformer les contraintes du monde réel. Ainsi, entre la réalité et l’amour idéal se forme plutôt une tension, et non une complicité. L’amour libertin mondain décrit par le roman est pour une part réaliste et pour une autre part fictif. Il représente la réalité dans une certaine mesure et il se base en même temps beaucoup sur l’imagination. Même si tous les romanciers souhaitent que leurs ouvrages servent de peinture fidèle des moeurs du temps, le roman, en tant que création littéraire, polit et modifie inévitablement la réalité.

Le personnage de Thémidore est sans doute la meilleure illustration de l’aspect imaginaire du roman libertin mondain. Il ressemble à un papillon joyeux et insouciant qui vole légèrement parmi les belles fleurs bien fraîches. Le poids de la réalité ne pèse pas sur lui. Il cherche le plaisir sexuel presque dans un monde clos et utopique, sans la menace des maladies et de la mort, sans limite morale, et sans devoir[32]. Dans ce sens, les héros du roman libertin mondain sont les mêmes que ceux figés sur les toiles de Boucher : les belles couleurs des tissus précieux de leurs habits s’associent à leurs jeunesse et beauté éternelles. Les amoureux sont complètement entre eux sans se rendre compte du monde extérieur. Ils ne s’occupent rien que de leur amour coquet dont ils profitent les plaisirs à l’infini. Voilà leur seul univers. Donc, nous devons nous apercevoir des idéalisation et littérarité du roman libertin mondain, et aussi de la relation complexe qu’il tient avec la réalité, au lieu de le réduire simplement à la réalité.

 

2. Le libertinage licencieux

me si l’amour libertin mondain est guidé par le désir, la gaze est toujours indispensable. Le langage du romancier est ainsi décent et allusif ; la scène sexuelle est brève : quelques phrases, un petit passage suffisent pour faire comprendre aux lecteurs. Cependant, le masque est finalement tombé et le rideau est finalement levé. Les formalités de l’amour ont disparu ; la résistance dissimulée est inutile. Le désir est tellement brûlant qu’il faut le satisfaire tout de suite. Bientôt, ailleurs, dans l’univers libertin, le langage, de son côté, penche vers les mots crus et directs. Il n’y a plus aucun détour. La scène sexuelle tend aussi à s’allonger, voire à décrire quelquefois tous les détails minutieusement. La chute du masque n’est pas gratuite : le langage cru ne convient pas aux nobles ; par conséquent, le romancier remplace les héros aristocrates par les bourgeois et les roturiers. Le libertinage mondain se dégrade en libertinage licencieux[33]. Le roman libertin se divise désormais en deux courants, l’un vise la mondanité et l’autre la licence. Je propose qu’on appelle ce deuxième courant le roman libertin licencieux.

Le protagoniste de La mouche, les espiègleries et aventures galantes de Bigand (1736-1742) de Mouhy est « de parents peu riches et d’une naissance ordinaire »[34] ; et il rentre dans la routine du mariage après de nombreuses aventures libertines. Le langage de ce roman est direct sans être vulgaire, toujours avec un certain tact. Pourtant, celui de l’Histoire de Dom Bougre, portier des chartreux (1740) perd complètement le contrôle et tombe dans l’obscénité. Enfant illégitime d’un certain ecclésiastique anonyme, Saturnin est élevé par un jardinier à la campagne. Il a d’abord un rapport sexuel avec Suzon, sa sœur ; ensuite avec la marraine de Suzon, femme d’un conseiller de la ville voisine ; puis avec la nièce du curé qui le loge chez lui. Entré au couvent, il découvre la débauche sexuelle des ecclésiastiques. Saturnin lui-même est le fruit de cette débauche. A la fin de l’histoire, il retrouve Suzon qui se prostitue. A cause de leur rapport sexuel, Saturnin attrape la vérole. Il perd son pénis après le traitement et devient, finalement, portier des chartreux.

Les aventuriers roturiers tels que Bigand et Saturnin imitent peu ou prou les libertins mondains. La poursuite inlassable du plaisir sexuel et de l’aventure libertine, chez ces derniers, montre leur angoisse devant le néant et le vide de leur âme ; par contre, elle fait voir aussi leurs privilèges : seuls ceux qui sont économiquement aisés et au sommet du pouvoir peuvent dépenser leur temps, autant qu’ils le veulent, avec les femmes. Envieux, certains roturiers essaient d’imiter ce genre de vie pleine de luxe et de luxure afin d’élever leur statut social. Néanmoins, leur imitation est maladroite et vaine. N’oublions pas que le libertinage est soutenu par une idéologie aristocratique et qu’il est étroitement lié avec une série de principes et valeurs. En fin de compte, ces roturiers ambitieux n’imitent que le dévergondage superficiel et l’écart social entre eux et les mondains est toujours aussi grand qu’avant[35].

Il faut aussi signaler l’existence d’un grand nombre de romans qui prennent les prostituées pour protagonistes[36]. Comme c’est d’abord la mode parmi les mondains d’entretenir les filles ou de fréquenter les courtisanes, ce genre de libertinage figure plus ou moins le statut social supérieur[37]. C’est non seulement le plaisir sexuel qui est vénal, mais la prérogative sociale, symbolique, elle aussi. Ainsi, beaucoup de riches roturiers cherchent volontiers les filles du monde par ambition ou vanité. La prostitution fleurit partout dans la capitale française ; la prostituée joue un rôle non négligeable dans la société française du 18e siècle. Il y a une vérité des conditions sociales de l’époque dont témoignent les romans de la prostitution. Les prostituées sont hiérarchisées[38] : elles sont tantôt filles entretenues par un seigneur ou un haut bourgeois, tantôt courtisanes qui profitent de plusieurs amants riches et puissants, ou tantôt filles « en maison » qui servent toutes sortes de clients[39]. Mais sans aucun doute, malgré la différence de la condition de vie, elles vivent toutes de leurs charmes sexuels.

Ce qui est intéressant, c’est que presque tous les romans de la prostituée sont composés à la première personne, comme des mémoires. Les romanciers du 18e siècle partagent en général une même préoccupation : la vraisemblance et le réalisme. Les romans composés en forme de mémoires encouragent les lecteurs à prendre leurs histoires pour véritables[40]. Les « mémoires » des filles du monde témoignent, d’une part, de la recherche du romancier pour produire un effet de la vraisemblance dans la représentation du réel et, d’autre part, elles permettent aux lecteurs d’entrer dans la peau de l’héroïne, de découvrir la vie du personnage à travers son propre regard. La curiosité des lecteurs est ainsi satisfaite. Au 18e siècle sont nés les concepts de l’intimité et de l’espace privé, parce que la conscience de l’individu se réveille davantage qu’autrefois. L’espace privé est le meilleur foyer de l’érotisme[41] : le désir s’aiguise le plus entre le dérobé et l’exposé[42]. Au contraire, l’exposition complète refroidit le suspense. Quand les lecteurs lisent le roman de la prostituée, il semble qu’ils entrent dans l’espace privé de la protagoniste : son appartement, misérable ou fastueux, sa chambre, son boudoir ; il semble qu’ils visitent ces endroits mystérieux qui leur sont d’ordinaire inaccessibles. Cette illusion satisfait évidemment le voyeurisme érotique des lecteurs. Ce n’est donc pas étonnant que le roman de la prostituée se vende si bien. Il est aussi l’occasion d’une prise de parole féminine - à travers la fiction - qui dénonce l’hypocrisie et la violence sociales exercées contre les femmes en général et les prostituées en particulier.

Il existe sans doute une autre source littéraire du roman libertin licencieux : les fabliaux érotiques du Moyen Age[43]. Ils portent souvent sur l’acte sexuel et le désir charnel en employant des mots directs et crus pour désigner l’organe sexuel[44] à tel point qu’ils font rougir même les lecteurs d’aujourd’hui, d’après Michel Zink[45]. Ils prennent toute sorte de citadins pour personnages : « les marchands de sel et d’épices, les boulangers, épiciers, forgerons, et les artisans, les couturières, les changeurs d’argent, les charretiers, les étudiants ambulants et les clercs, ainsi que les prositutées, les proxénètes, les entremetteuses, les joueurs de dés, et les voleurs qui peuplaient le monde interlope des bordels et des tavernes qui servent de décor à tant de scènes »[46]. Ces contes comiques et licencieux sont récités par les jongleurs « sur les champs de foire et les places de marché », adressés à « un public mélangé qui comprenait non seulement des châtelains, des dames nobles et des chevaliers vivant à la cour, mais aussi ce groupe de plus en plus important de citadins ordinaires dont les fabliaux décrivent les habitudes. »[47] Ils sont hérités par Rabelais, Molière, La Fontaine[48], mais aussi par le roman libertin licencieux du 18e siècle. Si la gaillardise des fabliaux érotiques sert de défoulement et de soulagement de l’instinct, du corps et du désir sexuel malgré les dogmes de l’Eglise[49], n’est-ce pas aussi le but du roman libertin licencieux ?

Tout au long du 18e siècle, non seulement l’imprimerie prend un essor considérable, mais l’éducation, qu’elle favorise, se développe aussi rapidement. Le livre devient ainsi peu à peu une marchandise et circule parmi un lectorat plus large et plus varié[50]. Les lecteurs du roman ne sont plus que les élites. Les moyens et petits bourgeois et les citadins ordinaires le deviennt aussi. Certes, le roman mondain aide ces lecteurs novices à imaginer la vie fastueuse qu’ils ne peuvent pas connaître. Mais cette vie est quand même trop loin de leur propre vie quotidienne. La domination du roman mondain pourrait réduire leurs intérêts et leurs plaisirs de la lecture. Ils veulent lire des romans plus proches d’eux. Le roman licencieux dont le protagoniste n’est plus élite répond, dans un certain sens, à la demande des nouveaux lecteurs roturiers.

De plus, le roman licencieux essaie de faire une peinture plus large de la société en héritant de l’esprit du roman picaresque.

« Puisant des matériaux dans l’actualité, plus riches en détails descriptifs, les romans du libertinage encanaillé prétendent à davantage de fidélité à la vie réelle, aidés d’ailleurs par la tradition picaresque qui permet, dans Gil Blas ou Jacques le Fataliste, l’évocation de couches variées de la société, et par les romans d’ascension sociale qui, du Paysan parvenu de Marivaux au Paysan perverti de Restif, autorisent les mêmes coupes dans le tissu social »[51].Pourtant, ce n’est pas encore le bon moment pour décrire fidèlement la vie quotidienne des moyens et petits bourgeois et les citadins par le roman[52]. Il est vrai qu’ils occupent déjà une place importante dans la société, mais cette place de l’ordre factuel ne signifie pas la reconnaissance officielle de leurs statut et condition. Le romancier ne peut pas encore pénétrer leur vie. Même si le protagoniste du roman licencieux est roturier, même si le protagoniste rencontre tout au long de l’histoire d’autres personnages roturiers, la vie de ce héros roturier est toujours une copie superficielle de la vie mondaine. Pleine d’aventures libertines, cette vie est tellement dramatisée qu’elle ne peut pas représenter la condition de vie réelle des citadins. Le roman de la prostituée est peut-être plus proche de la réalité. Néanmoins, les prostituées ne constituent qu’un petit groupe social dont le statut et la vie leur sont propres. Comment les prostituées peuvent-elles représenter le peuple ? Dans ce sens-ci, « l’encanaillement » du roman libertin n’est qu’une apparence ; il ne dépeint pas la vraie vie des moyens et petits bourgeois et les citadins.

Les roturiers envient la vie des nobles, mais ils souhaitent aussi voir leur propre vie représentée par le roman. Quant aux nobles, ils lisent le roman qui représente leur vie, mais quelquefois la monotonie du thème et du décor les ennuie et ils se tournent vers la vie des roturiers en souhaitant voir quelque chose de différent. La vie des roturiers constitue dans ce cas-là une sorte d’exotisme pour les nobles. Mais la vie roturière exotique ressemble beaucoup à l’Orient exotique : c’est plutôt une imagination, un mélange désordonné d’éléments hétérogènes, une distraction frivole. Les éléments coupés de la racine et de la source ne sont que des ornements. L’exotisme, c’est un pur décor. De plus, ce décor est complètement idéalisé. C’est simplement pour satisfaire à une curiosité superficielle ; c’est presque racoleur. Il suffit de voir La belle cuisinière de Boucher[53]. La cuisinière est vraiment belle. La crasse de la cuisine ne la salit pas du tout. Elle nous semble si sereine et heureuse qu’on ne voit pas en elle une seule trace des difficultés de la vie. Sa physionomie et ses geste coquets nous semblent tellement « naturels », comme si elle y était habituée, comme si la coquetterie faisait partie de sa vie quotidienne. Aux yeux des nobles, la vie roturière n’est qu’un nouveau sujet de divertissement. Ainsi, il est probable que le roman licencieux trouve aussi des lecteurs distingués qui s’ennuient de la monotonie mondaine et qui cherchent du nouveau.

En tant que marchandise, le livre prend inévitablement le divertissement pour une de ses fonctions essentielles. Comme le libertinage est étroitement lié à l’érotisme, il est logique qu’il devienne un sujet populaire chez les auteurs et les libraires. Le goût des bourgeois citadins est moins raffiné et moins maniéré que celui des élites : ils préfèrent les ouvrages plus piquants. Cette demande est une des forces qui poussent l’évolution du libertinage de la mondanité à la licence. En plus, la censure sert souvent de la meilleure publicité : le livre « prohibé » attire de plus en plus de lecteurs[54]. La scène sexuelle devient le piment le plus appétissant ; chaque détail du désir sexuel est exposé par les mots et lu par les lecteurs avides.

Ce qui est surprenant, c’est que le libertinage qui révèle le vrai visage du désir charnel, surtout le libertinage licencieux qui recourt au langage cru, correspond bien aux efforts des philosophes et matérialistes qui revendiquent la légitimité du corps, de la sensation et du plaisir[55]. Quand Helvétius dit dans De l’Homme que « dans l’homme tout est sensation, que la sensibilité physique est par conséquent le principe de ses besoins, de ses passions, de sa socialité, de ses idées, de ses jugements, de ses volontés, de ses actions, et qu’enfin, si tout est explicable par la sensibilité physique, il est inutile d’admettre en nous d’autres facultés »[56], tous ces hommes et toutes ces femmes du roman libertin qui cherchent en permanence le plaisir sexuel, ne sont-ils pas les meilleures interprétations de cette pensée sensualiste ? Quelquefois, ils réclament ostensiblement le désir et le plaisir, comme le prieur de l’Histoire de Dom Bougre, portier des chartreux quand il dit : « vous connaissez assez la nature, pour savoir que l’action de foutre est aussi naturelle à l’homme que celle de boire et de manger »[57], ou comme le héros des Sonnettes (1749) quand il dit qu’« il y a des hommes assez fous pour se priver de la vie : il y en a eu d’assez vains, et d’assez fous à la fois, pour imaginer que les plaisirs, ces causes et ces liens de la vie, étaient des maux. »[58]

Bien plus, dans certains romans libertins, de longs passages d’argumentation sont directement insérés dans l’histoire romanesque. Thérèse philosophe (1748) de Boyer d’Argens et La philosophie dans le boudoir (1795) du marquis de Sade attaquent violemment la corruption de l’Eglise, l’hypocrisie du clergé perverti, l’étouffement de la sensation sous le poids de la religion ; en même temps, ils démontrent que la religion est l’ouvrage des hommes, que la morale est relative, et que le sexe peut ne servir qu’au plaisir et se libérer de la procréation. Si on recueillait tous ces passages d’argumentation, ils formeraient en eux-mêmes un ouvrage philosophique. Les commerçants du livre clandestin du 18e siècle appellent le roman libertin aussi par le nom « livre philosophique »[59] ; il paraît que cette métaphore convient parfaitement à Thérèse philosophe et à La philosophie dans le boudoir. Les romans libertins comme tels retrouvent dans une certaine mesure la tradition du libertinage d’esprit du 17e siècle : afin d’exprimer la libre pensée, il faut recourir au langage, à l’éloquence, au raisonnement, mais aussi au corps, l’arme efficace de l’attaque et de la révolte[60].

On a déjà vu comment, aux niveaux idéologique et esthétique, la galanterie se dégrade en libertinage. Voyons ensuite rapidement comment le mot libertinage évolue au niveau sémantique et comment le libertinage d’esprit du 17e siècle devient le libertinage de moeurs du 18e siècle. Au 17e siècle, le libertinage signifie particulièrement la libre pensée, surtout l’opposition contre les dogmes religieux. L’Eglise croit que l’âme est éternelle et le corps éphémère. Du coup, le corps est inférieur. Afin d’obtenir la rédemption de l’âme, il faut abaisser le corps et interdire les désirs. Les esprits forts du 17e siècle répliquent que l’âme disparaît avec le corps, que l’homme n’a pas besoin du salut. Puisque l’homme ne vit que sur la terre et non dans le paradis, il faut savoir jouir immédiatement[61]. Cette recherche de la jouissance immédiate introduit le sens secondaire du mot : la débauche. Donc, au 17e siècle, le mot libertinage concerne principalement l’impiété, et secondairement l’immoralité. De surcroît, ces deux sens sont liés l’un à l’autre[62]. Pourtant, dès le début du 18e siècle, l’alliance entre la foi et la morale est rompue ; un impie peut être moral et un catholique ou un protestant déclarés peuvent commettre des crimes. Le premier sens du mot est beaucoup moins valable et donne par conséquent place au deuxième, c’est-à-dire le libertinage de moeurs, surtout le dévergondage sexuel[63]. Le déclin de la galanterie vers le désir charnel au 18e siècle croise ainsi l’évolution sémantique du mot libertinage.

En tant qu’arme d’attaque, le libertinage sert d’argument positif chez les philosophes et les matérialistes ; mais il peut aussi servir d’argument négatif. Si les romanciers tels que Crébillon fils et Duclos expriment un certain reproche contre l’amour libertin mondain, ils sont simplement déçus d’un amour esclave du désir. Au fond, ils sont quand même complices de la vie nobiliaire. Pourtant, les romanciers du libertinage licencieux sortent déjà complètement de l’univers mondain et ils peuvent ainsi regarder la vie mondaine de l’extérieur. Du coup, avec gaze ou sans gaze, peu importe. Pour ces romanciers, le libertinage mondain ne diffère plus du tout du libertinage licencieux : c’est la débauche et la luxure qui révèlent l’ennui profond et la corruption morale des nobles et des élites. La volonté du roman libertin licencieux est claire : c’est la révélation. Le langage cru qui est employé auparavant à la description des protagonistes roturiers convient dans cette occasion-là parfaitement aux nobles et hauts bourgeois. « La conduite scandaleuse met les êtres à nu. Le désordre n’est pas dans les quartiers de misère ou aux barrières de Paris, mais au coeur de la société, dans la vanité, la cruauté, l’indifférence des puissants. Nobles, gens d’Eglise, gens de robe : un masque couvre l’animal. Ce sont la police et la prison qui donnent des leçons de débauche. C’est au palais ou à la Cour que se trouve la plus grande corruption. Le roman dénonce ces fausses apparences. Il expose la vérité du monde et de son train. Il explore l’envers des choses. »[64]

Le libertinage né du goût des élites tourne finalement contre les élites mêmes. C’est probablement inattendu de leur part. D’autant plus que les romanciers exagèrent souvent largement le vice afin de renforcer leur attaque[65]. Quand ils décrivent la scène sexuelle romanesque des élites corrompues et perverties, ils mènent le scandale jusqu’au bout. On a déjà vu plus haut que le libertinage mondain décrit par le roman est pour une grande part fictif, qu’il existe un écart entre lui et la réalité et qu’il se manifeste surtout au niveau esthétique et imaginaire. C’est aussi et par-dessus tout le cas du libertinage licencieux : il est plus rêvé que réel, comme ce que Raymond Trousson dit[66].

C’est d’abord le vice du clergé qui est caricaturé et exagéré jusqu’à la diffamation. Dans l’Histoire de Dom Bougre, portier des chartreux, les prêtres conservent secrètement un groupe de prostituées dans leur couvent afin de jouir du plaisir sexuel à leur loisir. Dans Thérèse philosophe, père Dirrag abuse de la naïveté d’Eradice, jeune fille croyante, en confondant tout exprès l’extase religieuse et l’orgasme sexuel. « Les Lauriers ecclésiastiques (1748) de La Morlière ne font guère que pimenter d’une ironie appuyée les scènes érotiques des romans à la mode, tandis que Le Frère quêteur (1756) et surtout Le Moine galant (1756) exténuent la donnée satirique et ne sont plus, si l’on excepte les dénouements, que la relation ingénue d’une vie insouciante, toute tissée de plaisirs enchanteurs et faciles. »[67] L’image du clergé peinte par le roman libertin est odieuse : un animal lubrique couvert par le froc.

Le plus grave, c’est qu’aux yeux des moyens et petits bourgeois ainsi qu’à ceux des citadins, la satire se confond peu à peu avec la réalité. Au début, ils sont simplement envieux de la vie fastueuse et luxueuse de la bonne compagnie. Progressivement, ils sont déçus et mécontents de leur statut insuffisant. A cause de l’intensification des conflits sociaux, leur mécontentement s’aggrave finalement jusqu’à la colère et la haine. Sous le regard haineux, la littérature ironique n’est plus la littérature, ni la fiction, mais la réalité. La cible de la calomnie se tourne du clergé vers les nobles et les hauts bourgeois, puis même vers la famille royale. Désormais, le roman n’est plus du tout le simple divertissement, ni même la littérature satirique, mais le pamphlet politiquement destructeur. Ce qui mérite notre attention, c’est que même si ces romans prennent les élites pour personnages principaux, ils n’ont plus rien à avoir avec le roman libertin mondain. Au contraire, on doit les considérer comme le roman libertin licencieux.

Dans la seconde moitié du 18e siècle, la quantité des imprimés ne cesse d’augmenter, par-dessus tout les journaux et les brochures. La circulation des informations est non seulement plus rapide, mais aussi plus large. Ainsi est née l’opinion publique qui pourrait être aussi la meilleure source des rumeurs et calomnies. Une nouvelle purement diffamatoire, dès qu’elle entre dans le réseau de la circulation, il n’y a plus aucun moyen de l’arrêter ou de la censurer. En tant que victime, la personne accusée et attaquée n’y peut rien ; même si elle est innocente, elle ne peut plus le prouver devant le public. Pendant les deux dernières décennies avant la Révolution, les conflits politiques sont de plus en plus graves. L’ordre social est en danger : il est prêt à s’écrouler à tout moment. Les auteurs ne se contentent plus de l’ironie atténuée ; ils noircissent tout exprès les nobles, les royaux et les élites à travers la dénonciation de leur dévergondage sexuel. D’autant plus qu’une relecture déformante de l’amour libertin mondain à la mode chez les élites ignore complètement sa visée esthétique : le roman libertin mondain n’est-il pas la preuve incontestable de la dépravation des élites ? Quand la fiction et la réalité se confondent, l’aura des nobles et royaux s’éteint finalement : dorénavant, ils ne sont que des « infâmes » qui méritent d’être écrasés. Ce qui est remarquable, c’est que malgré la violence du pamphlet, l’armée n’a jamais été la cible d’attaque. En tant que représentant absolu de la force, l’armée est intouchable par rapport aux autres autorités.

La force destructrice du pamphlet est si puissante que non seulement il fait croire au public français à la fin du 18e siècle que les aristocrates et les royaux sont lubriques et dépravés à un tel point qu’il n’y a pas un seul moyen de les corriger, à part la guillotine, mais il pénètre même l’histoire réelle et la « réécrit » dans une certaine mesure, de sorte que de nos jours, nous gardons la même image des élites du 18e siècle, même si nous devrions voir les choses d’un point de vue neutre avec plus de deux cents ans de décalage. Ce n’est pas la peine de donner plusieurs exemples, car le meilleur est celui de Louis XV. Aujourd’hui, les commentaires les plus communs des chercheurs sur ce personnage portent sur ses nombreuses maîtresses, son Parc aux Cerfs et les jolies jeunes filles qui y sont enfermées, la fameuse phrase « Après nous le déluge » connue presque par tout le monde dont le sens est largement déformé[68], la décomposition terrible de son corps à cause de la vérole, qui est en réalité un pur mensonge[69]... À nos yeux, Louis XV est un roi qui néglige complètement son gouvernement et qui ne passe ses journées que pour les loisirs et les divertissements[70]. Néanmoins, ce n’est pas du tout la réalité. Michel Antoine, biographe de Louis XV, nous dit :

« Seul un historien possédant une érudition infaillible sur le fonctionnement de l’Etat et du gouvernement de l’ancienne France pouvait faire justice de tant de préjugés, et montrer que le long règne de Louis XV - 59 ans ! -, s’il fut difficile, doit pourtant compter parmi les grandes époques de notre histoire. »[71]

Pourtant, les historiens lucides comme Michel Antoine sont rares. En plus, ils trouvent qu’il est difficile de représenter, même de nos jours, fidèlement Louis XV parce que le stéréotype du roi perverti obsède l’image du roi chez le public. Ainsi, on peut tout à fait comprendre quel rôle terrible le pamphlet « érotico-mensongère »[72] joue à la fin de l’Ancien Régime. L’ouvrage de Péter Nagy intitulé Libertinage et révolution exagère sans doute un peu le rapport entre le libertinage et la Révolution[73], mais sa thèse ne se base évidemment pas que sur des hypothèses, et c’est partiellement vrai que le libertinage accélère l’arrivée de la Révolution.

Quant aux élites, ils ressemblent davantage à l’autruche qui se cache la tête sous le sable et ils ne s’aperçoivent toujours pas de la tempête imminente. Bien plus, comme ils essaient d’oublier leur vie vide et de soulager la crise de leur conscience par la distraction et le libertinage, ils croient presque naïvement que la plainte et la colère du peuple s’apaiseront par le même moyen : le divertissement. Jacques Rustin le dit bien :

« La fonction et l’utilité de la fête galante apparaît ici en pleine lumière : le roman tend à devenir ‘une sorte de manuel du savoir-jouir’ qui développe une ‘saisissante fantasmagorie du plaisir’ parce qu’il faut que la ‘réalité rugueuse’ se change en ‘douceur de vivre’ grâce aux prestiges multipliés du rêve, de la mythologie, de l’exotisme ou de la féerie. »[74]

Citons de nouveau les arguments choisis par Jacques Rustin. Dans la Découverte de l’Isle frivole (1754), l’abbé Coyer écrit : « les révolutions y sont peu à craindre. Une fantaisie d’agrément qu’on imagine à propos, une chanson nouvelle, apaisent facilement les esprits. »[75] Dans Les rêves d’Aristobule philosophe grec (1761) de Pierre-Charles Levesque, on lit un tel passage :

« Le peuple est extrêmement vif ; aussi pourrait-il être remuant et séditieux ; mais il est aisé de le rendre tranquille. On invente des Orquestres : le Magistrat oublie ses clients, le Marchand son commerce, l’Artisan la faim qui le presse ; tous les Citoyens, d’un accord unanime, s’occupent à faire danser des Orquestres. »[76]

Ces deux remarques nous semblent choquantes à lire. Contrairement au souhait des élites, à la fin, la distraction et le libertinage n’ont pas pu apaiser les esprits du peuple. Cette fois-ci, les élites payent avec leur sang.

 

 3. La définition du roman libertin

De la galanterie au libertinage mondain puis au libertinage licencieux, le désir sexuel joue toujours un rôle important dans cette évolution. La galanterie demande la modération, la parfaite maîtrise du désir sexuel ; le libertinage mondain demande la dissimulation du désir sexuel à travers ses rites codés ; tandis que le libertinage licencieux demande la consommation directe du désir sexuel. Donc, ils constituent tous une force contestataire des dogmes chrétiens qui étouffent le corps, l’instinct et le désir charnel[77]. Ils s’opposent aussi dans une certaine proportion au mariage de convenance. Pourtant, ils ne concernent pas que le désir sexuel. Par les analyses ci-dessus, on a vu que la crise des valeurs des aristocratiques et hauts bourgeois, le conflit entre les citoyens et les élites, l’essor de l’économie commerciale et de l’industrie de publication, la libre pensée des Lumières, l’évolution de l’art romanesque, tout cela exerce une influence dans la naissance et le développement du roman libertin. C’est cette complication qui cause la controverse des chercheurs contemporains pour le définir. Après un parcours rapide des conditions qui favorisent la naissance du roman libertin et de ses thèmes principaux, il sera plus facile de comprendre la divergence d’opinions de chercheurs sur sa définition.

En général, la définition du roman libertin du 18e siècle suit trois fils rouges : le personnage, le langage et le thème. Pour ce qui est du personnage, il existe principalement deux camps. Certains chercheurs limitent le roman libertin au petit cercle des aristocrates et hauts bourgeois, tels que Robert Mauzi[78], Philippe Laroch[79], Jean-Marie Goulemot[80], Michel Delon[81] et la plupart des rédacteurs de manuel littéraire[82], tandis que d’autres libèrent le roman libertin du contexte mondain et considèrent les aventuriers, les prostituées et d’autres personnages roturiers comme ses protagonistes légitimes, parmi eux Patrick Wald Lasowski[83].

Cette tentative de limiter le roman libertin à la bonne compagnie provient probablement du fait que le roman libertin y est né. Même si le roman libertin s’ouvre en deux courants plus tard, à côté du libertinage licencieux, le libertinage mondain continue à exister. En plus, le nombre de romans libertins mondains n’est jamais descendu, même avec la « concurrence » du roman libertin licencieux. Le plaisir, le luxe et le « savoir-jouir » sont tellement importants pour les nobles du 18e siècle qu’ils marquent profondément l’époque. Bien plus, ils deviennent les caractéristiques du 18e siècle parce qu’on ne les voit pas dans d’autres époques. Quand ce raffinement des plaisirs se présente dans la littérature, de nombreux romans libertins mondains voient le jour. Dans la constitution des repères de la culture générale, il est important de saisir les caractéristiques principales des différentes époques. Il est donc logique que le libertinage mondain soit choisi, à côté des pensées des Lumières, par les rédacteurs de manuels scolaires d’histoire, d’art et de littérature pour représenter le 18e siècle. Par conséquent, aujourd’hui, quand on parle du libertinage, on pense presque tout de suite au 18e siècle, tandis que les libertins du 17e siècle sont dans la plupart des cas appelés les « esprits forts » ou les « libres penseurs ». Néanmoins, cette tentative de limitation ne nous paraît pas juste. Comme le roman libertin licencieux imite plus ou moins le roman libertin mondain, comment peut-on les séparer clairement ? D’autant plus que la bonne compagnie est très présente dans le roman libertin licencieux, par-dessus tout le roman de la prostituée, car les filles du monde sont nécessaires pour les libertins mondains. De surcroît, le mot libertin est employé par les romanciers pour décrire les personnages de toute sorte de statuts sociaux. Valérie André nous dit : « Jamais les dictionnaires ne font allusion à la mondanité, la bonne compagnie ou l’aristocratie, au fait que le libertin serait un aristocrate ou un personnage de la bonne société. »[84] Ainsi, il n’est pas acceptable d’exclure le roman licencieux dont le protagoniste est roturier du roman libertin.

Quant à la divergence des opinions sur le langage, certains chercheurs comme Henri Coulet trouvent que la gaze est nécessaire pour écrire le roman libertin[85], alors que d’autres comme Patrick Wald Lasowski n’excluent pas le langage cru de l’expression possible du roman libertin[86].

Le problème du langage est en réalité lié au statut social du personnage. On a déjà dit que le libertinage mondain demande quand même de gazer le désir sexuel avec le langage allusif. Cet euphémisme est assez typique au 18e siècle. Si la description érotique crue est commune à toutes les époques, le récit de la scène sexuelle en langage décent est surtout connu pour le 18e siècle. Cette règle tacite est même intériorisée par beaucoup de romanciers de l’époque. Cependant, si on consulte les grands dictionnaires du 18e siècle pour la définition du libertinage, aucun d’entre eux ne mentionne le style ou le langage. En plus, dans le roman liencieux, les mots « libertin » ou « libertinage » sont assez présents. Il est donc difficile de limiter le langage du roman libertin à la décence.

En ce qui concerne le thème, les opinions se divisent aussi. Un groupe de chercheurs soutien que le roman libertin du 18e siècle hérite du libertinage d’esprit du 17e siècle et que l’érotisme n’est qu’un vecteur pour exprimer la libre pensée contre l’Eglise, le despotisme et les moeurs sévères. C’est cette pensée contestataire qui est la clé du roman libertin. On peut citer Jacqueline Marchand[87] et Péter Nagy[88] comme partisans de cette définition. Un petit nombre de chercheurs à part trouvent que l’érotisme et la pensée contestataire sont aussi importants l’un que l’autre. Tel est l’avis de Claude Reichler[89]. Un autre groupe soutient que c’est l’érotisme qui constitue le thème central du roman libertin[90].

On doit avouer que la tentative de définir le roman libertin par sa portée philosophique outre sa valeur intellectuelle. Le libertinage mondain est avant tout un goût esthétique qui n’a presque pas de lien avec la libre pensée. Si certains écrivains du roman libertin mondain montrent une attitude réprobatrice, c’est vis-à-vis de la vanité de la mondanité et le déclin de l’amour idéal. Ces questions sont plutôt mineures par rapport aux questions importantes des Lumières qui attirent l’attention des philosophes. Même si le conte oriental critique de temps en temps l’Eglise et le despotisme, cette critique est restreinte et atténuée parce que le but de la critique n’est pas du tout le renversement de l’ordre social établi, mais d’en corriger quelques défauts. Quant au libertinage licencieux, il imite au début simplement le libertinage mondain sans l’intention consciente de la révolte. Même si le roman licencieux attaque plus tard la corruption des élites, c’est surtout par la diffamation scandaleuse, et non par la force du raisonnement et de la pensée. La définition du premier groupe de chercheurs ne convient probablement qu’à très peu de romans, parmi lesquels Thérèse philosophe et La philosophie dans le boudoir, qui insèrent l’argumentation directement dans le récit. Tous les romans libertins n’ont pas une portée philosophique aussi claire. Certes, né au siècle des Lumières, le roman libertin prend en compte peu ou prou les pensées philosophiques de l’époque. On ne veut point nier ce fait. Mais élever ainsi le roman libertin au niveau de l’esprit et accentuer à ce point l’héritage laissé au libertinage du 18e siècle par celui du 17e siècle, c’est un peu tirer les choses, tirer le roman par les cheveux, pour ainsi dire.

Il faut noter que le roman libertin est en fait une notion construite a posteriori par la critique moderne. Au 18e siècle, le mot « libertin » s’employait surtout pour la description d’une personne et il était moins utilisé pour décrire un roman. Ces romans, qui racontent les aventures sexuelles du protagoniste, étaient au 18e siècle davantage considérés comme « licencieux », « infâmes », « obscènes », « prohibés », « impurs », « abominables »[91], mais beaucoup moins souvent comme « libertins » [92]. Comme ce que Valérie André dit, « le roman libertin en tant que catégorie n’apparaît que dans certains manuels, datant le plus souvent de la deuxième moitié du XXe siècle. »[93]

Dans ce cas-là, le plus simple, n’est-ce pas de remonter directement au 18e siècle et de voir le sens du mot à l’époque ? Le roman libertin est celui qui peint l’univers du libertinage[94] ; cela semble une lapalissade, mais cette précision aide quand même à avancer notre réflexion. Vu qu’à partir des années 1730, la signification principale du libertinage dans le dictionnaire est le dérèglement de vie et la dissipation[95], par-dessus tout le dévergondage sexuel, sans limiter l’usage du mot pour désigner les élites, ni évoquer un langage gazé et allusif, pourquoi ne pas retenir ainsi la proposition de Valérie André et définir le roman libertin comme le roman qui a pour thème principal le récit des aventures charnelles, sexuelles du protagoniste, quelle que soit son extraction sociale et quels que soient le style ou la langue utilisés par l’auteur[96] ? Nous partageons l’avis de ce groupe de chercheurs qui prennent le désir sexuel pour le thème central du roman libertin.

Donc, dans le roman libertin, la relation amoureuse se base surtout sur le désir charnel, et non sur le sentiment. En opposant l’âme au corps et le sentiment au désir charnel, la dichotomie chrétienne fait l’éloge de l’âme et méprise le corps : le sentiment pur et noble l’emporte toujours sur le désir vulgaire. La galanterie et le libertinage vont à l’encontre des idées de l’Eglise et montrent l’extrême importance du désir sexuel dans le contexte amoureux. Si la galanterie équilibre assez bien le sentiment et le désir sexuel, le libertinage va trop loin dans la correction de l’un par l’autre : il renverse complètement les dogmes chrétiens en admettant que le désir sexuel est le seul guide de l’amour. Le libertinage refuse le sentiment et fait basculer la balance entièrement vers le désir charnel. Dans ce cas-là, on peut considérer le roman sentimental comme l’opposé du roman libertin. La revendication de l’importance du sentiment par le roman sentimental forme ainsi un contrepoids au roman libertin à la mode.

Ce qui est intéressant, c’est que le roman libertin est presque uniquement composé par un romancier tandis que la plupart des romans sentimentaux sont écrits par une romancière. Est-ce un hasard ? N’oublions pas que le libertinage ne manque pas d’ennemis : les prêtres, les moralistes, la censure, etc.. Au 18e siècle, malgré quelques exceptions que représentent celles qui tiennenet un salon, les femmes sont encore enfermées dans la sphère du foyer. Leur devoir est de s’occuper de la famille et du ménage. Celles qui veulent écrire et publier transgressent le code social parce qu’elles négligent leur devoir. Dans cette circonstance, les romancières s’attirent déjà facilement les attaques à cause de l’acte d’écrire lui-même, il est donc raisonnable qu’elles traitent de l’amour avec beaucoup plus de prudence en mettant l’accent sur le sentiment. Elles se justifient dans une certaine mesure par l’amour pudique et innocent.

Dans les Mémoires du comte de Comminge (1735) de Madame de Tencin, deux jeunes amoureux se séparent à cause de leurs familles. Désespéré, après de nombreuses tribulations, Comminge entre au couvent. Travestie, Adélaïde le suit et reste trois ans à côté de lui sans qu’il le sache. Elle ne révèle la vérité qu’à sa propre mort. Les deux personnes fort éprises l’une de l’autre n’ont jamais eu de rapport sexuel. Même si dans le couvent, ils pourraient avoir une liaison secrète, Adélaïde ne le veut pas. Voilà ce que l’héroïne dit avant de mourir : « Un coeur plein de passion, tout occupé de ce qu’il aimait : Dieu qui voulait, en m’abandonnant à moi-même, me donner de plus en plus des raisons de m’humilier un jour devant lui, permettait sans doute ces douceurs empoisonnées que je goûtais à respirer le même air, à être dans le même lieu. Je m’attachais à tous ses pas, je l’aidais dans son travail autant que mes forces pouvaient me le permettre et je me trouvais dans ces moments payée de tout ce que je souffrais. Mon égarement n’alla pourtant pas jusqu’à me faire connaître. »[97] Lisons encore les Lettres d’une Péruvienne (1747) de Madame de Graffigny. Malgré la distance énorme entre Zilia et son fiancé Aza, malgré l’amour sincère d’un autre admirateur Déterville, malgré l’absence de rapport charnel, Zilia aime toujours Aza et reste fidèle et vierge pour lui. Quand elle apprend qu’Aza épouse une autre femme, elle choisit de se retirer dans la solitude au lieu d’accepter la main de Déterville[98].

Quel amour pur et idéalisé, et quelle constance courageuse ! Si la constance et la fidélité sont nécessaires dans le roman sentimental pour montrer la noblesse du coeur et la pureté du sentiment, dans le roman libertin, c’est le désir changeant et volage qui conduit le protagoniste. Le désir se tarit très souvent dans l’habitude. Pour se renouveler, il cherche sans cesse des nouveautés. Le libertin ne peut donc pas rester fidèle à une seule personne. Voilà pourquoi Manon Lescaut n’est pas un roman libertin[99]. Même si des Grieux fugue avec une fille et abandonne sa vocation ecclésiastique pour un amour indécent, même s’il triche au jeu pour dérober de l’argent d’autres joueurs, et qu’il encourage Manon à tromper un vieux noble pour voler sa fortune, malgré tous ces « dérèglements » de vie, il est irréprochable en ce qui concerne l’amour : il n’aime que Manon. Certes, le désir joue un rôle important dans l’amour entre des Grieux et Manon ; mais des Grieux arrive à contrôler ce désir et rester ainsi constant. Ce qui est intéressant, c’est que si on prenait Manon Lescaut comme protagoniste, ce roman pourrait être considéré comme libertin, car elle a d’autres amants à part des Grieux.

Jusqu’ici, on arrive enfin à donner une définition claire du roman libertin. Mais de nouvelles questions se posent : si on définit le roman libertin comme tel, n’est-il pas identique au « roman érotique », ou même au « roman pornographique » ? Alors pourquoi le « roman libertin » ?

Voyons d’abord le mot « pornographique ». Certains chercheurs l’emploient pour décrire les romans libertins du 18e siècle, comme Robert Darnton dans ses Edition et sédition et Jean-Marie Goulemot dans Ces livres qu’on ne lit que d’une main. Mais le jugement de valeur transmis par ce mot est trop ostensible. En effet, en ce qui concerne la dénotation, il n’existe pas une grande différence entre les deux mots, pornographique et érotique ; pourtant, en ce qui concerne la connotation, il est sûr qu’ils ne sont pas équivalents : pornographique est péjoratif tandis qu’érotique est plutôt neutre, voire valorisant. Dans l’usage pratique, érotique peut être employé sur une échelle plus grande. Si on remplace pornographique par érotique, cela ne pose pas trop de problème. Par contre, si on remplace érotique par pornographique, cela ne fonctionne pas toujours. Donc, ce n’est pas la peine que nous discutions davantage sur le mot « pornographique ». Nous devrions nous concentrer sur le mot « érotique ».

Comme « pornographique », le mot « érotique » est aussi employé de temps en temps pour décrire des romans libertins du 18e siècle. Dans l’Anthologie historique des lectures érotiques de Jean-Jacques Pauvert, le corpus du 18e siècle est constitué de romans libertins. Dans l’Anthologie érotique : le XVIIIe siècle de Maurice Lever, le principe est le même : c’est de considérer le roman libertin comme le roman érotique du 18e siècle, tout comme le roman érotique du 17e siècle, le roman érotique du 19e siècle, etc.. Le roman libertin fait partie d’un genre plus général : le roman érotique. Ce n’est que l’époque qui le repère. Pourtant, des doutes existent toujours : l’expression « le roman érotique du 18e siècle » suffit-il pour remplacer « le roman libertin » ? Si c’est vraiment le cas, pourquoi les critiques et les chercheurs contemporains construisent-ils tout de même la notion du roman libertin ? Pourquoi préfèrent-ils cette expression au « roman érotique du 18e siècle » ?

La première raison est en réalité très simple : au 18e siècle, le mot « libertin » existe et entre dans l’usage courant. Au 17e siècle, non seulement ce mot ne signifie pas encore le dévergondage sexuel, son usage n’est pas aussi commun non plus. Au 19e siècle, le mot n’est plus en usage. Ainsi, ce mot est dans une certaine mesure spécifique au 18e siècle. Les sens modernes des deux mots « pornographique » et « érotique » sont formés au 19e siècle[100]. Un mot qui est employé au 18e siècle convient probablement mieux au roman de l’époque que des mots anachroniques. De plus, par rapport à d’autres mots tels que licencieux, grivois, obscène, etc., « libertin » est plus vaste et plus souple. En général, on ne peut pas décrire le libertinage mondain avec licencieux, grivois, obscène ; mais on peut décrire tout ce qui est « licencieux, grivois, obscène » par « libertin ».

Néanmoins, le choix des critiques et chercheurs contemporains n’est pas dû uniquement à l’usage courant du mot « libertin » au 18e siècle. Le libertinage se diffère tout de même de l’érotisme. Devant le rejet du désir sexuel par l’Eglise, les bonnes moeurs, ou d’autres autorités, l’érotisme, impuissant à renverser ces forces répressives, choisit de reculer : il ne peut que permettre le défoulement du désir ou atténuer la tension physique dans la sphère privée. Le libertinage, au contraire, vise directement le renversement des forces répressives ; il est une révolte ostensible, ou une provocation. L’érotisme est discret parce qu’il craint quand même les autorités et les moralistes ; il se limite donc à la sphère intime ; l’important, c’est le défoulement. Le libertinage, par contre, prend publiquement les autorités pour ennemis et attaque la cible ; il cherche par conséquent volontiers le tapage et la mise scène publique. L’érotisme préfère le récit détaillé et vivant de la scène sexuelle pour que le lecteur se projette dans l’histoire ; il voit le désir sexuel de l’intérieur. Le libertinage préfère quant à lui le rire et la moquerie, l’humour et la critique, l’emphase et le jeu, l’audace et le clin d’œil ; il voit le désir sexuel plutôt de l’extérieur. Au fond, l’érotisme est complice des forces répressives ; il a intériorisé les tabous et les interdits ; on peut exprimer sa relation avec les interdits comme la suivante : c’est érotique, car c’est interdit ; les interdits deviennent la pierre à aiguiser du désir sexuel. Le libertinage, c’est le contraire : il bafoue et piétine les interdits ; pour lui, le désir ne se satisfait qu’à condition de la libération complète des interdits.

Maurice Lever nous dit : « Le libertinage repose en effet, pour l’essentiel, sur une révolte sociale et religieuse contre les formes traditionnelles de l’amour. »[101] Voyons encore l’analyse d’Andrzej Siemek :

« On essaie de parer à la difficulté en affaiblissant la coupure, c’est-à-dire en hissant le libertinage amoureux sur le piédestal de la lutte contre l’esclavage des sentiments et des sens, contre un amour traditionnellement frustré qui opprime l’instinct ; lutte, par conséquent, pour la victoire complète du plaisir, le seul motif de notre conduite et la source du bonheur. Par ce biais, le libertin du dix-huitième siècle devient, comme le dit E. Sturm, un ‘esprit fort en amour’ et donne la main aux libres-penseurs épicuriens du dix-septième. »[102]

L’astuce d’Andrzej Siemek pour indiquer la continuité du libertinage du 17e siècle au 18e siècle paraît raisonnable dans la mesure où l’audace et la sédition du libertinage sont bien mises en considération.

Résumons : on peut tout à fait utiliser « érotique » pour décrire le roman libertin du 18e siècle ; mais il perd avec cet adjectif son esprit militant pour revendiquer le désir sexuel. Au fond, la révolte et la libération, n’est-ce pas l’âme du 18e siècle ? Notre idée se formule ainsi : ces romans sont libertins, car ils sont composés au 18e siècle.

 

Bibliographie

LAROCH, Philippe, Petits-maîtres et roués : évolution de la notion du libertinage dans le roman français du XVIIIe siècle, Québec, Les presses de l’Université Laval, 1979.

TROUSSON, Raymond, Romans libertins du XVIIIe siècle, recueillis et présentés par Raymond TROUSSON, Robert Laffont, 1993.

VAN CRUGTEN-ANDRE, Valérie, Le Roman du libertinage, 1782-1815 : redécouverte et réhabilitation, Honoré Champion, coll. « Les Dix-huitième siècles », 1997.

VIALA, Alain, La France galante, Paris, PUF, 2008.

WALD LASOWSKI, Patrick, Romanciers libertins du XVIIIe siècle, édition établie sous la direction de Patrick WALD LASOWSKI, 2 vols, Gallimard, 2000 & 2005, collection Pléiade.

 


[1] C’est l’avis de Valérie André : « Le roman libertin est donc victime d’une critique a posteriori qui a édicté en règles des constatations imposées par l’étude d’un corpus trop restreint et un souci aigu de la morale, qui relègue au rang d’infralittérature des romans jugés contraires à la décence. » VAN CRUGTEN-ANDRE, Valérie, Le Roman du libertinage, 1782-1815 : redécouverte et réhabilitation, p. 43.

[2] Voir la bibliographie dans le deuxième tome des Romanciers libertins du XVIIIe siècle de la collection Pléiade, « Etudes », « Ouvrages collectifs » et « Chapitres de livres ou articles », pp. 1636-1640.

[3] VIALA, Alain, La France galante, p. 454.

[4] Ibid, p. 143.

[5] Ibid, pp. 379-380.

[6] « L’estime nourrit la bienveillance et le respect en constitue la manifestation visible. » « [le respect] se fonde sur une opération de jugement, un acte d’estime au sens premier. Aussi il instaure le maintien d’une juste distance pour mériter en retour l’estime de l’aimé(e). » « La juste distance fonde une culture du désir. En effet, si le jouir se consume dans le toucher, et dans le toucher le plus intime où l’attention s’abolit dans la sensation, dans la saccade de jouissance, le désir se cultive par le regarder, par l’attention prolongée. L’amour est ainsi élaboré en une action qui dure, celles des regards échangés, à l’inverse d’un acte éphémère, l’acte sexuel. » « Ce n’est pas que pour autant il oublie, occulte ou récuse le corps. Une érotique désincarnée serait un échange monstre, tout autant qu’un humanisme désincarné. » « L’érotisme galant privilégie l’esprit pour raffiner et spiritualiser l’échange physique. » Ibid, pp. 152-154.

[7] « Les qualités de coeur ne sauraient se présenter ‘pures’ et ‘sans artifice’, car ce qui importe, c’est justement la pratique des bienséances, idée clé qui implique un décalage possible entre les conventions imposées et respectées, et la morale. » « (...) le divorce probable entre le code des formes mondaines et la morale deviendra réel et ira s’aggravant ; de ce point de vue, on assistera, dans la vie sociale et dans la littérature, à la décadence de l’honnête homme (lui-même déjà étant une version abâtardie du chevalier) qui prendra successivement les formes du ‘fat’, du ‘petit-maître’ et du ‘roué’, pour lesquels, à la limite, le masque mondain est un jeu cachant l’inconduite et la perversité. » In : SIEMEK, Andrzej, La recherche morale et esthétique dans le roman de Crébillon Fils, p. 53, p. 58.

[8] « Il s’agit en fait d’être indépendant de l’amour - et surtout de la passion violente - justement pour pouvoir en parler en catégories absolues et abstraites, dessiner les cartes de Tendre, s’envoyer des guirlandes de poèmes. La galanterie est une façon d’extérioriser l’amour en formes prescrites, et par là, elle est indifférente à l’amour (...) » « Dans l’univers qu’elle organise, des hommages conventionnels sont adressés à chacun, ou plutôt à chacune, sans privilégier personne, sinon momentanément. Le germe de l’inconstance est déjà là : répétition d’objets et du rite, manque d’attachement profond. » Ibid, p. 59, p. 60.

[9] « En septembre 1715, le peuple chante donc et danse sur le passage du carrosse qui emporte le corps de Louis XIV à Saint-Denis. On vend partout des rafraîchissements. La joie est universelle. La Régence est cette délivrance, qui saccage l’héritage du Roi-Soleil. Philippe d’Orléans libère les prisonniers de la Bastille, rappelle la Comédie-Italienne à Paris, bouleverse le système politique européen. A ses côtés, l’abbé Dubois et le banquier Law accélèrent le changement. Il semble qu’une ère nouvelle commence. Contre l’interdiction qui frappait les divertissements pendant les dernières années du règne précédent, le Régent inaugure le premier bal de l’Opéra, à Paris, au Palais-Royal, le 2 janvier 1716. La Régence s’impose alors comme un mythe d’origine qui fonde le siècle libertin. » « Le souci (très réel) de l’Etat, dont fait montre le Régent, est doublé de dérision. Les valeurs du Grand Siècle sont tournées en ridicule. La liquidation est générale. Il n’y a plus de gloire. Il n’y a pas d’ ‘honnête homme’. Nous nous trompons sur l’intégrité du moi. Le monde se divise en fripons spirituels et vertueux imbéciles. Persuadé de la fausseté des vertus humaines, le Régent tire la leçon : il faut vivre dans le tumulte et l’excès. Hors de soi. Dans le grand air de la débauche. » In : WALD LASOWSKI, Patrick, Romanciers libertins du XVIIIe siècle, premier volume, préface, p. XIV.

[10] Thémidore dit : « profitons de l’occasion, et pour mortifier les autres, ne nous interdisons pas le plaisir, sa fleur ne dure qu’un jour, insensé qui la laisse périr sans en avoir éprouvé les douceurs. » Godard d’Aucour, Thémidore, 1745. Ibid, p. 571.

[11] « Le galant homme se montre, le libertin se cache. La mode des ‘petites maisons’ révèle bien comment les moeurs libertines supposent de conserver l’image sociale convenable, de sauver au moins les apparences. » In : VIALA, Alain, La France galante, p. 462.

[12] « L’idéalisation de la littérature du siècle précédent est une vieille lune qui prête à rire. Au diable un sentiment qui asservit l’âme et incite à la passivité et au renoncement ! Récusant l’idéal précieux, le libertin tient la possession pour une fin en soi et l’amour pour une bagatelle qu’il serait bien bourgeois de prendre au sérieux et surtout au tragique. » In : TROUSSON, Raymond, Romans libertins du XVIIIe siècle, préface, p. XLIV.

« On s’aperçoit en effet que le plaisir peut subsister seul. » « Donner dans le sentiment, c’est accorder à l’amour trop de sérieux, alors que le plaisir ne voit dans l’amour qu’une bagatelle. » In : STEWART, Philip, Le Masque et la parole : le langage de l’amour au dix-huitième siècle, p. 25, p. 26.

[13] TROUSSON, Raymond, Romans libertins du XVIIIe siècle, préface, pp. LI-LII.

[14] Cette expression porte le même sens que « libertinage mondain » dans l’analyse suivante de cette thèse.

[15] L’analyse de Marc André Bernier sur ce point nous paraît parlante :

« La tradition critique ne s’est d’ailleurs pas trompée en associant plus volontiers le libertinage du siècle des Lumières au roman. Cette tendance s’inscrit dans un contexte général où l’invention romanesque se distingue avec éclat et où la vague croissante dont jouit ce genre auprès du public incite des auteurs de plus en plus nombreux à s’y exercer. » « Cette ‘domination universelle’ qui place le roman au mitan de tous les discours permet à ce genre plus qu’à tout autre d’accueillir les audaces libertines et les mésalliances que celles-ci supposent entre ambitions critiques, savoirs et mises en scène du désir. ‘Moins respectable, il est plus libre que le théâtre officiel’ et, s’il est vrai qu’il eut aussi des spectacles montés secrètement sur la scène privée de quelque ‘petite-maison’, le libertinage de ces représentations ne tenait guère qu’aux seules moeurs. (...) De même, le roman permit davantage au libertinage de s’illustrer que la poésie, (...) Les exemples de ces pièces qui, en célébrant l’enchantement d’un instant, roulent sur quelques traits libertins ne manquent pas. Néanmoins, quand il s’agit de donner plus d’étendue et plus d’ampleur au libertinage de l’esprit, il n’est pas rare que les poètes du XVIIIe siècle s’en remettent eux-mêmes à une prose narrative, comme dans ces Songes du printemps, long poème qui se propose de ‘travestir en images ou en sentiments une réflexion métaphysique’. Recourir à un récit et aux avantages d’une intrigue constitue une option à laquelle contraint le projet philosophique de ces Songes car, à une époque où le libertinage suppose toujours un souci de mise en expérience de la ‘réflexion métaphysique’, la forme narrative ne pouvait que fixer les préférences. » In : BERNIER, Marc André, Libertinage et figures du savoir. Rhétorique et roman libertin dans la France des Lumières (1734-1751), pp. 38-39.

[16] Les romans suivants ne sont cités que comme illustrations, et pas du tout comme un classement exhaustif.

[17] « Ce qu’alors les deux sexes nommaient amour était une sorte de commerce où l’on engageait, souvent même sans goût, où la commodité était toujours préférée à la sympathie, l’intérêt au plaisir, et le vice au sentiment. » « La première vue décidait une affaire, mais, en même temps, il était rare que le lendemain la vît subsister ; encore, en se quittant avec cette promptitude, ne prévenait-on pas toujours le dégoût. » « Si nous en croyons d’anciens mémoires, les femmes étaient autrefois plus flattées d’inspirer le respect que le désir ; et peut-être y gagnaient-elles. A la vérité, on leur parlait amour moins promptement, mais celui qu’elles faisaient naître n’en était que plus satisfaisant, et que plus durable. » Crébillon fils, Les égarements du coeur et de l’esprit. In : TROUSSON, Raymond, Romans libertins du XVIIIe siècle, p. 24, p. 25.

[18] « Voilà ce qu’il y a de commode avec ceux qui ne sont liés que par les plaisirs. Ils se rencontrent avec plus de vivacité qu’ils n’ont d’empressement à le rechercher ; ils se prennent sans se choisir, se perdent sans se quitter, jouissent du plaisir de se voir, sans jamais se désirer, et oublient parfaitement dans l’absence. » Duclos, Les confessions du comte de ***. Ibid, p. 245.

[19] « Madame de Luz ne put en dire davantage ; elle tomba dans une faiblesse qui termina ses jours. Ainsi mourut la plus belle, la plus malheureuse, et j’ose dire encore, la plus vertueuse et la plus respectable de toutes les femmes. » In : Duclos, Histoire de Madame de Luz ; Anecdote du Règne d’Henri IV, à La Haye, chez Pierre de Hondt, 1744, p. 320.

[20] Voyons la définition de Philippe Laroch : « Nous nommerons donc petits-maîtres les libertins dont la seule ambition est de se faire admirer par les dames puis de les séduire par vanité (...) le petit-maître est d’origine aristocratique et conserve toujours l’élégance et le charme de son milieu. » In : LAROCH, Philippe, Petits-maîtres et roués : évolution de la notion du libertinage dans le roman français du XVIIIe siècle, p. 3.

  Laurent Versini exprime une idée semblable : « petit-maître implique une nuance sociale, c’est l’homme de qualité à la mode jusque dans son habillement ; un bourgeois peut être fat, non petit-maître ». In : VERSINI, Laurent, Laclos et la tradition. Essai sur les sources et la technique des Liaisons dangereuses, p. 40.

[21] Philippe Laroch résume bien la divergence entre le petit-maître et le roué : « Le malentendu qui persiste à l’égard des petits-maîtres provient surtout de la confusion qui existe entre ces premiers libertins insouciants et inconséquents et ceux que nous nommons les roués. Ainsi, nous le verrons, pour le Gaudet d’Arras de Rétif, le ‘libertin de qualité’ de Mirabeau et le Valmont de Laclos, il n’est plus question de distractions, mais de conquêtes menacées du sort réservé aux vaincus ; et cette oppression de la femme n’est bien souvent que le prétexte inconscient qui cache une soif insatiable de domination. En s’adonnant au libertinage mondain, le petit-maître et la petite-maîtresse dont les exemples littéraires sont beaucoup plus nombreux que ceux de leurs successeurs - comblaient le désoeuvrement forcé de leur état. Au contraire, en considérant le libertinage comme un moyen d’action et non comme une fin de soi, le roué s’attache d’abord à abuser d’une mode qui rehausse son prestige mondain et qui, vers la fin du siècle, lors de la suppression des privilèges nobiliaires, pourra parfois lui procurer les illusions d’une autorité utopique, parodie de la puissance politique et sociale que ces titres de noblesse - depuis longtemps anachroniques aux yeux de beaucoup - lui auraient autrefois octroyée. » In : LAROCH, Philippe, Petits-maîtres et roués : évolution de la notion du libertinage dans le roman français du XVIIIe siècle, p. 159.

[22] « Sa scélératesse est de n’être soumis à rien, ni aux impulsions de la nature, ni aux vertiges du sentiment, ni au code social dont il se fait un jeu. » In : WALD LASOWSKI, Patrick, Romanciers libertins du XVIIIe siècle, premier volume, préface, p. XVII.

« Compensatoire et leurre, l’univers du libertinage serait le produit de l’idéologie nobiliaire menacée de ruine. Le roué, dans son appétit de domination, se donne comme une illusion d’autorité en singeant dérisoirement dans les alcôves sa puissance politique et sociale disparue. La vocation conquérante est le résidu et la perversion de l’idéal nobiliaire et chevaleresque réfugié dans la guerre amoureuse, le pouvoir disparu n’existe plus que comme simulacre mondain. » In : TROUSSON, Raymond, Romans libertins du XVIIIe siècle, préface, p. LXI.

« De ce point de vue, on aperçoit que l’univers compensatoire du libertinage, s’il est loin de donner le bonheur, permet du moins à celui qui s’y projette d’être quelqu’un de la ‘première condition’, c’est-à-dire quelque chose, c’est-à-dire tout. » In : RUSTIN, Jacques, Le vice à la mode. Etudes sur le roman français du XVIIIe siècle, de Manon Lescaut à l’apparition de La Nouvelle Héloïse (1731-1761), p. 235.

[23] Philippe Laroch cite les romans suivants qui représentent le roué : Lettres du marquis de Roselle (1764) de Mme Elie de Beaumont, Lettres athéniennes, extraites du portefeuille d’Alcibiade (1771) de Crébillon fils, Les malheurs de l’inconstance (1772) de Dorat, Comte de Valmont ou les Egarements de la raison (1774) de l’abbé Gérard, Les égarements de l’amour (1777) d’Imbert, Libertin de qualité (1783) de Mirabeau. Voir LAROCH, Philippe, Petits-maîtres et roués : évolution de la notion du libertinage dans le roman français du XVIIIe siècle, Chapitre VI, pp. 163-201.

[24] L’emploi du vocabulaire militaire n’est pas spécial au roué du 18e siècle. Rougemont nous dit que « dès l’Antiquité, les poètes ont usé de métaphores guerrières pour décrire les effets de l’amour naturel. » « Mais il serait vain de chercher des ressemblances entre la tactique des Anciens et leur conception de l’amour. Les deux domaines restent soumis à des lois tout à fait distinctes, et privés de commune mesure. Il n’en va plus de même dans notre histoire à partir des XIIe et XIIIe siècles. On voit alors le langage amoureux s’enrichir de tournures qui ne désignent plus seulement les gestes élémentaires du guerrier, mais qui sont empruntées d’une façon très précise à l’art des batailles, à la tactique militaire de l’époque. Il ne s’agit plus, désormais, d’une origine commune plus ou moins obscurément ressentie, mais bien d’un minutieux parallélisme. » In : ROUGEMONT, Denis de, L’amour et l’occident, pp. 265-266.

Néanmoins, au 18e siècle, dans le discours du roué, l’emploi du vocabulaire de l’art militaire est systématique parce que l’art de la guerre rejoint parfaitement au calcul et à la conquête féminine du roué. Voyons encore quelques argumentations des chercheurs contemporains :

« Ce sont des exercices de cruauté dans lesquels les seigneurs libertins sont passés maîtres. Ils ont l’art du militaire et, comme à la tranchée, comme au feu du combat, font du corps féminin un champ de bataille, jusqu’à pulvériser la poudrière dans le dernier assaut.

« C’est aussi la violence du sarcasme et du sang-froid : dans la plus grande intimité, le roué garde le sens de la vexation, une volonté qui fascine, une maîtrise sexuelle. Alors que le chrétien et celui qui aime aspirent à la fusion, le libertin est l’être de la séparation. Ses liaisons sont des ruptures. Plus que sur sa vigueur physique, sa pratique érotique est fondée sur cette capacité de se retenir, et de se retirer, à son gré. » In : WALD LASOWSKI, Patrick, Romanciers libertins du XVIIIe siècle, premier volume, préface, p. XVIII.

« Dans cette fin du XVIIIe siècle où la guerre devient affaire de spécialistes avant d’être élan national sous la Révolution, le noble dépossédé semble parodier son rôle militaire en s’attardant dans les chambres féminines. » In : DELON, Michel, Le savoir-vivre libertin, p. 53.

« Le libertinage - tout comme le duel - avait donc perdu beaucoup de ses risques, à l’époque où Laclos entreprit de peindre des libertins. Le libertinage était devenu pour une part un jeu de société. Mais, si proche encore de ses origines périlleuses et pas encore dépourvu de tout risque (comme le prouve le dénouement des Liaisons), exercé dans un siècle de haute tenue, où les jeux de société ont des règles rigoureuses qui exigent du joueur la plus grande maîtrise de soi, le libertinage continuait à constituer une épreuve. Au fait, et faute de guerre, c’était - avec le duel - la seule occasion de s’éprouver offerte aux jeunes oisifs de la haute société. » In : VAILLAND, Roger, Laclos, p. 51.

[25] « Satire mondaine et sensualité se pimentent d’imagination féerique et de fantaisie orientale dans des oeuvres d’un agrément et d’un goût inégaux et dont l’uniformité est vite lassante. » In : EHRARD, Jean, Littérature française : Le XVIIIe siècle, I : 1720-1750, Paris, Arthaud, 1974, p. 118.

[26] « Le courant oriental, promu à un long avenir, apparaît en 1704 avec les contes arabes des Mille et Une Nuits traduits par Galland. Dans des palais enchanteurs, des fêtes mirifiques sont données en l’honneur de voluptueuses sultanes, tandis que les amants inventent mille artifices pour se retrouver dans des lieux secrets. (...) ces récits contribuent à forger l’image d’un Orient mythique, érotique et paradisiaque, monde ouvert à toutes les formes d’aventures et dans lequel les froides exigences de la raison n’ont par cours. » In : Le Roman. Cours, documents, dissertations, 2e édition sous la direction de Colette BECKER, Bréal, 2000, p. 138.

« Depuis que Galland a traduit du syrien les célèbres contes orientaux (entre 1703 et 1717), les imitations n’en finissent pas de se répandre, imposant auprès du public le goût de la mascarade, des travestissements du sexe à l’orientale. (...) Le goût dans les arts et la littérature pour l’orientalisme donne lieu à une chatoyante confusion des exotismes - pays arabes, Indes, Chine et Japon rassemblés sous la bannière commune d’un Orient de fantaisie. » La citation vient de Roman Wald Lasowski. In : WALD LASOWSKI, Patrick, Romanciers libertins du XVIIIe siècle, premier volume, p.1083.

[27] « L’Orient favorise l’exercice de la raison critique en mettant à nu les lois, les moeurs, les coutumes du royaume. (...) Et tandis que la promenade du voyageur oriental exhibe nos misères, simultanément, chez nos pamphlétaires, romanciers et satiriques, le roi de Frande est un nouveau sultan, un autre satrape (...) » La citation vient de Patirck Wald Lasowski. In : WALD LASOWSKI, Patrick, Romanciers libertins du XVIIIe siècle, premier volume, p. 1203.

[28] Crébillon fils, Le sopha. In : WALD LASOWSKI, Patrick, Romanciers libertins du XVIIIe siècle, premier volume, p. 118.

[29] Voir l’analyse de Jean Pierre Dubost. In : WALD LASOWSKI, Patrick, Romanciers libertins du XVIIIe siècle, premier volume, p. 1047.

[30] Godard d’Aucour, Gaudriole. In : VEYSMAN, Nicolas, Contes immoraux du XVIIIe siècle, p. 583.

[31] « L’estime, l’amitié, le rapport d'humeur, la douceur de l'esprit, l’étude approfondie des caractères furent traités de chimères ; l’ambition, la richesse, la bizarrerie en formèrent la convenance et les noeuds ; on s’imposa aveuglément des liens indissolubles ; on jura de s’aimer avant de s’être vus, de s’estimer avant de se connaître ; l’empire même fut partagé inégalement, et l’esclave n’eut pas seulement le choix du maître ; dès lors on vit apparaître sur la scène deux crimes qui avaient l’air de deux vertus : la haine, pour un mari souvent très haïssable, et l’amour pour un amant souvent très aimable. » Caylus, Aphranor, conte recueilli dans Le pot-pourri, ouvrage nouveau de ces dames et des messieurs. In : Oeuvres badines complètes du comte de Caylus, tome septième, Paris, chez Visse, libraire, rue de la Harpe, près de la rue Serpente, 1787, p. 123.

[32] Certes, ce roman exprime bien le pouvoir de l’Eglise, la menace du père, la liberté pour le jeune homme et la prison pour sa maîtresse, etc. ; mais à part ces accidents du début de l’histoire, Thémidore n’a pas d’autres tribulations en cherchant des aventures libertines. En plus, le ton de la narration reste toujours léger, comme si rien n’est grave ; d’autant plus que l’histoire se termine joyeusement avec la libération de Rozette, la maîtresse emprisonnée, et deux mariages, celui de Rozette et celui de Thémidore.

[33] Lisons aussi la remarque de Jean Ehrard : « Après 1740 surtout on retrouve dans ces nombreux récits, avec moins de finesse mais plus de franchise que chez Duclos, les deux composantes du roman libertin : le goût des situations scabreuses ou des allusions grivoises et un ton d’ironie ou de sarcasme qui peut aller jusqu’au cynisme. Il arrive que l’audace libertine se dévoie en pornographie, comme dans Le portier des Chartreux de Gervaise de La Touche (1745), ou qu’elle inspire un réalisme agressif qui prend par exemple pour héros des individus marginaux, aventuriers et prostituées. » In : EHRARD, Jean, Littérature française : Le XVIIIe siècle, I : 1720-1750, Paris, Arthaud, 1974, p. 118.

[34] Le chevalier de Mouhy, La mouche ou Les aventures de M. Bigand, traduites de l’Italien, tome premier, A Amsterdam, aux dépens de la Compagnie, 1736, p. 1.

[35] « Ce petit-maître idéal (noble, fortuné, spirituel et agréable) est vite entouré d’une foule d’imitateurs de condition inférieure : petit-bourgeois et paysans émancipés. Leurs imitations plus ou moins réussies ne parviennent cependant pas à réduire les écarts de la naissance. Les plus prudents ou les plus perspicaces admettront d’ailleurs que l’habit ne dissimule pas le défaut de sang bleu. L’échec de leurs tentatives, à de rares exceptions, envenimera leur ressentiment. Ils bafouent leurs modèles en exagérant des travers dont ils ignorent les causes et les raisons. Certains en viendront même à haïr ceux qu’ils cherchèrent d’abord à imiter et, par leurs menaces révolutionnaires, ils rêveront de détruire l’ordre social qui leur refusait d’accéder au rang convoité. » In : LAROCH, Philippe, Petits-maîtres et roués : évolution de la notion du libertinage dans le roman français du XVIIIe siècle, pp. 158-159.

« Sortis du microcosme de la bonne compagnie, les romanciers élargissent au moins leur champ de vision, même s’il convient de relativiser la portée de l’étude de moeurs (...) » « Ce monde conserve cependant la fureur du plaisir et la hantise de jouir de l’instant, mais il a perdu les raffinements et l’élégance cérébrale dont se paraient les libertins mondains. » In : Raymond TROUSSON, Romans libertins du XVIIIe siècle, préface, p. LXIII, p. LXV.

[36] La thèse de Mathilde Cortey qui traite de l’image de la prostituée nous propose un corpus assez riche : de 1732 à 1789, une quarantaine de romans qui prennent la prostituée pour la protagoniste. Voir CORTEY, Mathilde, L’invention de la courtisane au XVIIIe siècle dans les romans-mémoires des « filles du monde » de Madame Meheust à Sade (1732-1797), pp. 303-304. Voir aussi la note 660 de cette thèse.

[37] « Les petites maisons et les folies poussent un peu partout dans les faubourgs. Avec ses coryphées et ses filles du magasin, l’Opéra devient le lupanar le plus huppé de la capitale. La Comédie-Française, les Italiens, les Boulevards ne sont pas en reste. La fille galante est la divinité du jour. Son empire s’exerce indifféremment sur les hommes les plus chargés de titres et de fortune : princes du sang, grands seigneurs, fermiers généraux, étrangers cousus d’or... » In : LEVER, Maurice, Anthologie érotique : le XVIIIe siècle, p. 495.

[38] La description de Maurice Lever est intéressante sur ce point : « Les femmes du monde se divisent en différentes classes, à l’image de la société fortement hiérarchisée de l’Ancien Régime. La première est celle des femmes mariées du haut, moyen et bas étage, qui livrent leurs charmes, par intérêt ou ambition, à de grands seigneurs dont elles tirent de quoi fournir à leur faste, à leur luxe et à leurs caprices, souvent autorisées par des maris complaisants qui en partagent les bénéfices. Dans la deuxième catégorie, on trouve les demoiselles d’Opéra, danseuses, figurantes, filles de choeur, vivant essentiellement de la galanterie. Celles-là sont généralement entretenues sur un pied fastueux, jouissent d’un appartement meublé, avec équipage, chevaux de remise, soubrette à leur service. Souvent, elles entretiennent à leur tour un amoureux qui vit à leurs crochets, et qu’on appelle greluchon. Juste au-dessous viennent les bourgeoises, ouvrières, filles de boutique. Leur journée terminée, elles vont discrètement passer la soirée chez quelque mère-abbesse (c’est ainsi qu’à Paris, l’on nomme les maquerelles). Le luxe est la seule et unique raison de leur libertinage. A l’atelier, elles gagnent le nécessaire ; au bordel, elles gagnent l’indispensable superflu. Elles conservent en général tous les dehors de l’honnêteté, et certaines trouvent même à se marier. La quatrième classe comprend les filles ‘en maison’. Celles-ci sont logées, nourries, blanchies, coiffées aux frais de la matrone, qui leur fournit également un trousseau complet, jusqu’aux bas et aux chemises. Moyennant quoi, elles reversent à la tenancière la totalité de leurs gains, à l’exception du ruban, sorte de pourboire que leur laisse le client, selon son contentement et sa générosité. A l’échelon inférieur, on trouve les raccrocheuses, qui travaillent tantôt pour le compte d’une maquerelle avec laquelle elles partagent le montant de la ‘passe’, tantôt pour leur propre compte. Tout au bas de l’échelle se rencontrent les pierreuses ; mais il faut pour cela descendre dans les bas-fonds de la capitale. » In : LEVER, Maurice, Anthologie érotique : le XVIIIe siècle, pp. 499-500.

[39] « Le guerrier, le robin, le financier, le philosophe, l’homme de l’Eglise, tous ces êtres divers recherchent également notre commerce. Chacun d’eux nous parle le jargon de son état. » Fougeret de Monbron, Margot la ravaudeuse, 1750. In : WALD LASOWSKI, Patrick, Romanciers libertins du XVIIIe siècle, premier volume, p. 819.

[40] Jean Ehrard note que la nouveauté de la narration à la première personne n’est sans doute pas « l’illusion du vrai, quoi que feignent d’espérer les romanciers qui ne devaient pas s’abuser au fond d’eux-mêmes sur la crédulité de leurs lecteurs. » In : EHRARD, Jean, Littérature française, le XVIIIe siècle, I. 1720-1750, Arthaud, 1974, p. 111.

Certes, mais le charme du roman se trouve dans le fait que le lecteur, en sachant que le roman raconte une histoire fictive, accepte toujours volontiers de la prendre pour vraie, même si ce n’est que provisoirement, c’est-à-dire que pendant sa lecture. Donc, « le récepteur de l’oeuvre d’art est soumis à l’illusion tout en étant conscient qu’il s’agit d’une illusion. » Jan Herman, Mladen Kozul et Nathalie Kermer, « Crise et triomphe du roman au XVIIIe siècle : un bilan ». In : Le second triomphe du roman du XVIIIe siècle, Voltaire Foundation, 2009, p. 56.

[41] « L’érotisme naît de l’alternance de l’accord et de la fuite, du dissimulé et du visible, et le sourire de l’enjouement fait passer la sensualité. » In : VIALA, Alain, La France galante, p. 459.

[42] Même Rousseau l’avoue : « Ne sait-on pas que les statues et les tableaux n’offensent les yeux que quand un mélange de vêtements rend les nudités obscènes ? » ROUSSEAU, Jean-Jacques, Lettre à M. d’Alembert, in : Contrat social, précédé de Discours, Lettre à d’Alembert sur les spectacles (...), Paris, Garnier, 1923, p. 232.

[43] « De la fin du XIIe au premier tiers du XIVe siècle, la littérature française voit naître un grand nombre de contes en vers, le plus souvent comiques ou facécieux, traditionnellement désignés sous le nom de fabliaux. » In : Fabliaux érotiques, textes de jongleurs des XIIe et XIIIe siècles, Librairie Générale Française, 1992, Avertissement, Michel Zink, p. 7.

[44] « L’érotisme des fabliaux rentre dans le cadre d’une sensualité généralisée, d’un ‘matérialisme hédoniste’ qui combine le goût de l’argent et des biens, de la bonne chère et du bon vin, des bains, et de l’amour charnel. De fait, il manifeste sous sa forme physique sans équivoque, libre de tout problème et de toute entrave, ce qui semble être un aspect essentiel de la saine satisfaction des appétits humains. » « Nous arrivons ici à un élément important de l’érotisme des fabliaux, c’est-à-dire une extravagante célébration du corps, et particulièrement des organes sexuels. De fait, les créateurs du conte comique tirent autant de plaisir de la description des parties génitales que de n’importe quel acte sexeul. » « Le conte comique célèbre sans doute le corps dans toutes ses cavités et toutes ses protubérances, mais il contient aussi une bonne part de jouissance liée à la transgression linguistique et qui se traduit par l’utilisation de termes décrivant les parties du corps. » Ibid, Postface, R. Howard Bloch, p. 535, p. 540, p. 542.

[45] « L’humour des fabliaux est volontiers grivois, voire obscène. Leurs thèmes favoris sont érotiques et, secondairement, scatologiques. Beaucoup peuvent, par leur cruauté, surprendre même une époque aussi bégueule comme la nôtre. » Ibid, Avertissement, Michel Zink, p. 7.

[46] « Malgré l’exagération et l’absurdité habituelle qui sont ses marques de fabrique, le conte comique est un témoin historique de la grande renaissance urbaine de la fin du XIIe et du XIIIe siècles, et de ce qui se passait dans les campagnes. Ce monde marqué par le déclin du féodalisme, un renouveau de l’activité économique, des manufactures, du transport, et de l’échange, un métarialisme effréné accompagné d’une nouvelle mobilité sociale, offre un panorama composé non seulement de chevaliers dépossédés et de riches vilains, mais aussi d’« hommes nouveaux » exerçant de nouveaux métiers liés à l’essor du commerce européen ». Ibid, Postface, R. Howard Bloch, p. 534.

[47] Ibid, Postface, R. Howard Bloch, pp. 533-534.

[48] « C’est dans les fabliaux que la tradition comique européenne, celle des nouvelles de Bocacce, de Chaucer, et de Lope de Vega, des Schwänker allemands et des écrits de Rabelais, Molière et La Fontaine, trouve sa source. » Ibid, Postface, R. Howard Bloch, p. 522.

[49] « Ces textes appartiennent à cet « autre Moyen Age » en opposition à la culture officielle, et à la grandeur des enseignements de l’Eglise en matière d’argent, de nourriture et de sexualité. » « Le riche vocabulaire érotique des fabliaux offre, quant à lui, une vision privilégiée du sensualisme qui caractérise la culture populaire médiévale. Ce monde contre-culturel est une composante essentielle d’une tradition vivante, qui célèbre la vie pourrait-on dire. Car les poètes des fabliaux cherchent, par-dessus tout, à faire parler le corps, voire dépeignent ouvertement des organes sexuels doués de paroles. Ainsi le « Débat du con et de cul » sur la question de savoir quel orifice est le plus important ; et le « Chevalier qui fist parler les Cons », qui est sans doute la source des « Bijoux indiscrets » de Diderot, et qui fait explicitement une analogie entre donner la parole au corps et l’art du jongleur. » Ibid, Postface, R. Howard Bloch, p. 545.

[50] Alain Viala analyse ainsi l’influence économique sur l’évolution de la galanterie vers le libertinage : « Désormais, les écrivains et les artistes ne le peuvent plus, ils vendent leurs travaux, et de mieux en mieux, mais l’évidence de la logique commerciale manifeste aux yeux de tous que le modèle n’est plus idéal, puisqu’un idéal, cela ne se vend pas. Chez les auteurs comme chez leurs patrons, la galanterie est donc passée d’une logique sociale de la fusion à une logique du contrat. » Ibid, p. 446. On pourrait attribuer l’évolution du roman libertin mondain vers le roman libertin licencieux à la même logique économique.

[51] TROUSSON, Raymond, Romans libertins du XVIIIe siècle, préface, p. LXIII.

[52] Certes, il y a Le paysan parvenu de Marivaux et les oeuvres romanesques de Prévost qui représentent la société sur une échelle plus large ; mais ce genre de romans ne sont pas nombreux.

[53] Voir Annexe 1.

[54] « Le mauvais genre de ces romans appelés philosophiques, héritages en manifeste, fait du désir et du plaisir de la lecture un impératif primordial. Plus que les autres livres, ils revendiquent la fonction du livre-objet ou du livre comme simulacre du sexuel. Accessoire érotique, que l’on trouve sous le manteau, dans les boudoirs galants comme dans les bordels raffinés, le livre pornographique suscite déjà le désir par sa propre mise en scène d’objet transgressif et interdit. » In : CORTEY, Mathilde, L’invention de la courtisane au XVIIIe siècle dans les romans-mémoires des « filles du monde » de Madame Meheust à Sade (1732-1797), p. 269.

[55] « On le voit : du matérialisme sceptique d’Abraham Gaultier (qui conçoit dans la nature une seule substance aveugle prenant toutes sortes de formes) au matérialisme hédoniste de La Mettrie, du matérialisme épicurien hérité de Théophile (qui cherche dans la lecture des Anciens le chemin de la nature) au ‘militantisme’ collectif des encyclopédistes fondé sur les sciences, entre les traités de Condillac, d’Helvétius ou du baron d’Holbach dont Barnave et Volney retiendront l’enseignement, la mise en cause de l’idée de Providence, la négation de l’immoralité de l’âme, l’antispiritualisme fondé sur la machine, l’hypothèse de la statue ou de la table rase, trouvent dans le roman obscène un formidable champ d’expérimentation. » In : WALD LASOWSKI, Patrick, Romanciers libertins du XVIIIe siècle, premier volume, préface, p. XXVIII.

[56] Helvétius, De l’Homme, section II, chapitre X. In : DESNE, Roland, Les matérialistes français de 1750 à 1800, p. 51.

[57] Gervaise de Latouche, Histoire de Dom Bougre, portier des chartreux, 1740. In : WALD LASOWSKI, Patrick, Romanciers libertins du XVIIIe siècle, premier volume, p. 447.

[58] Guillard de Servigné, Les Sonnettes, 1749. Ibid, p. 998.

[59] DARNTON, Robert, Edition et sédition. L’univers de la littérature clandestine au XVIIIe siècle, p. 11.

[60] Lison aussi Patrick Wald Lasowski : La raison encourage la jouissance. Le plaisir devient la conquête raisonnée du plaisir. (...) Le roman [Thérèse philosophe] n’est pas de Diderot. Il n’empêche. Thérèse et Denis philosophent de concert. Les Entretiens sur les romans de l’abbé Jacquin (1755) dénoncent ces misérables : « Un impie fait, avec une tranquillité apparente, pâlir le Ciel, et trembler la terre par ses blasphèmes et par ses plaisanteries sacrilèges : c’est un philosophe. Un voluptueux, qui ne connaît d’autres plaisirs que ceux des sens, et qui sacrifie tout pour en jouir : c’est un philosophe. Une coquette, dont le coeur léger et infidèle cherche continuellement à faire de nouveaux amants, sans rebuter les anciens, et qui met tout son plaisir à tourmenter les hommes : c’est un philosophe. Une savante, qui a plus de babil que d’érudition, plus de lecture que de principes, qui décide impunément de tout, et qui présente tous les travers de son esprit orgueilleux et faux, comme autant d’oracles : c’est un philosophe. » (...) Le philosophe défend l’image de l’athée vertueux. Il reste qu’aux yeux de l’Eglise, dans l’usage courant du terme, dans la littérature clandestine, la philosophie est débordée par le libertinage. In : WALD LASOWSKI, Patrick, Dictionnaire libertin : la langue du plaisir au siècle des Lumières, Gallimard, 2011, entrée « Philosophe », pp. 383-384.

[61] « Acceptant le monde pour éternel, ils nient l’immortalité de l’âme et soutiennent que l’homme est un animal comme les autres. Au mépris des interdictions liées au salut, le libertin, affranchi des dogmes et des doctrines, revendiquent la jouissance immédiate et se donne lui-même pour fin. » In : Raymond TROUSSON, Romans libertins du XVIIIe siècle, préface, p. III.

[62] « Parce que la dimension spirituelle n’est jamais seule en cause : la débauche se mêle à l’hérésie. » In : WALD LASOWSKI, Patrick, Romanciers libertins du XVIIIe siècle, premier volume, préface, p. XI.

Lisons encore le commentaire du même chercheur dans son Dictionnaire libertin : Il est vrai qu’à la dimension spirituelle s’est immédiatement associée une dimension charnelle. Chemins de l’hérésie, chemins de la débauche. Bayle y insiste : « [...] approfondissez les visions des illuminés et des quiétistes, etc., vous verrez que si quelque chose est capable de les démasquer, c’est la relation au plaisir vénérien. » La Bibliothèque des prédicateurs de Vincent Houdry distingue nettement le libertinage de créance - qui est « une espèce d’athéisme » - et le libertinage des moeurs. Celui-ci consiste en « une vie entièrement déréglée, adonnée à toutes sortes de vices, et aux débauches les plus outrées, sans crainte de Dieu ; sans aucune considération de bienséance ; sans ménagement d’honneur, de religion, et de santé ». Il faut pourtant reconnaître que « le libertinage de moeurs produit le libertinage de religion, et réciproquement le libertinage de religion est cause du libertinage de moeurs ». Le libertin désigne alors ceux qui, hypocrites ou scandaleux, galants ou cyniques, aimables ou crapuleux, poursuivent le plaisir sexuel. L’irréligion n’est plus en cause. En 1768, aux yeux de Caraccioli, libertin « ne signifie qu’un homme débauché, et non un impie, comme le disent certains dictionnaires ». In : WALD LASOWSKI, Patrick, Dictionnaire libertin : la langue du plaisir au siècle des Lumières, Gallimard, 2011, entrée « Libertin », pp. 269-270.

[63] Il faut citer ici la remarque de Raymond Trousson pour illustrer l’évolution sémantique du mot libertinage : [Au 17e siècle,] plus que jamais, le libertin est l’impie (...) Alors que la foi protège contre une curiosité malsaine et soutient la morale, la philosophie corrompt, et l’on retrouve la collusion de l’impiété et de l’immoralité. (...) Vers la fin du XVIIe siècle, Pierre Bayle s’efforcera de rompre l’antique alliance entre la foi et morale. (...) Dès lors que la philosophie du XVIIIe siècle allait s’adresser à un public plus large et revendiquer le droit à la moralité et à la vérité, l’« obscénité » du libertinage se verra exclue des audaces intellectuelles. Le libertin, l’esprit fort, le libre penseur deviendront les « philosophes », et le libertinage désignera, à travers des acceptations de plus en plus flottantes, tout frivolité ou dérèglement du comportement, évoquera dévergondage et dissipation. Ibid, p. V, p. VII.

Citons encore Michel Delon : « Tolérant envers les faiblesses et les errements des hommes, Bayle dégage des espaces de liberté, ceux de la conscience et de la vie privée, qui vont permettre au libertinage d’esprit de se transmuer en philosophie des Lumières et au libertinage de moeurs de devenir le libertinage tout court. » In : DELON, Michel, Le savoir-vivre libertin, p. 29.

[64] WALD LASOWSKI, Patrick, Romanciers libertins du XVIIIe siècle, premier volume, préface, XXI.

[65] « (...) désormais les romanciers mutilent et déforment la réalité de leur temps non pour l’idéaliser mais pour n’en prendre que le pire, et la société fictive dans laquelle ils font se mouvoir leurs héros, devient le reflet non pas tant des moeurs objectivement jugées que des vices arbitrairement privilégiés. » In : RUSTIN, Jacques, Le vice à la mode. Etudes sur le roman français du XVIIIe siècle, de Manon Lescaut à l’apparition de La Nouvelle Héloïse (1731-1761), pp. 87-88.

[66] « Les romans situés hors du cadre particulier de la mondanité régie par un système de règles spécifiques, composant un univers en effet plus rêvé que réel, s’ouvrent peut-être plus largement sur la peinture des moeurs. » In : TROUSSON, Raymond, Romans libertins du XVIIIe siècle, préface, p. LXIII.

[67] RUSTIN, Jacques, Le vice à la mode. Etudes sur le roman français de la 1er partie du XVIIIe siècle, de Manon Lescaut à l’apparition de La Nouvelle Héloïse (1731-1761), p. 133.

[68] « S’il est vrai - mais en est-on sûr ? - qu’il a prononcé après Rossbach la phrase ‘Après nous le déluge’, ce n’a donc été nullement de sa part un cri d’égoïste insouciance, mais une manière d’évoquer, avec sa culture scientifique et une bonne dose d’humour noir, cette année sinistre inaugurée par la tentative de Damiens et close par les victoires du roi de Prusse. » In : ANTOINE, Michel, Louis XV, p. 741.

[69] « Jusque dans son agonie et sa mort, Louis XV a été le sujet de récits mensongers, enrichis de détails horribles et repoussants. L’ouverture de son cercueil en 1793 prouva la fausseté de ses relations haineuses et eut par chance un témoin averti. Alexandre Lenoir, le fondateur du Musée des Monuments français, qui a soustrait tant d’oeuvres d’art au vandalisme révolutionnaire, était présent à la violation des sépultures royales à Saint-Denis, notamment à celle de Louis XV. Il a pu alors croquer un dessin assez saisissant du cadavre du roi et ensuite noter dans son Journal ses impressions que voici, assez éloquentes par elles-mêmes pour se passer de commentaire : ‘(...) En bien ! ce cadavre infecté en 1772, exhumé en ma présence le 10 octobre 1793 - ce qui fait vingt ans d’ensevelissement - a été trouvé très conservé et la peau aussi fraîche que s’il venait d’être inhumé... Je dirai plus, il ne se répondit aucune exhalaison à l’ouverture de ce tombeau, tandis qu’à celle d’Henri IV il s’évapora une exhalaison très forte d’aromates.’ » Ibid, p. 993.

[70] Le meilleur exemple de ce genre d’interprétation est sans doute Louis XV, libertin malgré lui de Maurice Lever. L’auteur consacre sérieusement un livre entier sur les anecdotes scandaleuses de Louis XV comme si elles sont toutes réelles. Voir LEVER, Maurice, Louis XV, libertin malgré lui, Petite bibliothèque Payot, 2007.

[71] Citons davantage l’avis de Michel Antoine : En bien des domaines, l’ « amabilité » du XVIIIe siècle relève un peu du mythe, car la façade brillante des Lumières répond un envers du décor surprenant de dureté et d’âpreté. Le roi lui-même en fut victime : s’il a le plus souvent choisi de grands ministres, s’il a pu garder à la France son rôle d’arbitre européen, s’il a voulu, et dans l’ensemble a su, assurer le bonheur de ses peuples, Louis XV - l’un des souverains les plus intelligents, les plus artistes, les plus cultivés, les mieux informés que nous ayons connus - a échoué à pacifier les esprits et à sauver l’Etat de la paralysie. Fêté dans les premières années de son règne comme un véritable prince charmant, le Bien-Aimé a vite dû se résigner à régner sous les clameurs d’une opinion manipulée par quelques groupes de pression, essentiellement des jansénistes et ces « Messieurs des parlements » (c’étaient d’ailleurs les mêmes). Dans cette lutte acharnée, il eût fallu à Louis XV l’habileté d’Henri IV, la brutalité de Richelieu, l’orgueil de Louis XIV - ou même les trois à la fois ! Or, bien qu’il les égalât au moins par l’intelligence, Louis XV était un homme secret, solitaire, introverti, doutant éternellement de soi. Et les femmes ne lui furent d’aucun secours : la Pompadour a flatté ses faiblesses plutôt qu’elle ne les a contrecarrées, la Du Barry s’est laissée entraîner dans des cabales qui la dépassaient... Ainsi s’explique que les réformes, les actes d’autorité aient mis si longtemps à venir - trop tard - et que la défaveur du roi auprès des Français ait perduré presque jusqu’à nos jours...

Voir ANTOINE, Michel, Louis XV, la quatrième couverture.

[72] L’expression vient encore de Michel Antoine. Ibid, Avant-propos, p. 8.

[73] NAGY, Péter, Libertinage et révolution, Paris, Gallimard, 1975, traduit du hongrois par Christiane Grémillon.

[74] RUSTIN, Jacques, Le vice à la mode. Etudes sur le roman français du XVIIIe siècle, de Manon Lescaut à l’apparition de La Nouvelle Héloïse (1731-1761), p. 80.

[75] Abbé Coyer, Découverte de l’Isle frivole, nouvelle receuillie dans Bagatelles morales, à Paris, chez Duschesne, libraire, rue S. Jacques, au-dessous de la Fontaine S. Benoît, au Temple du Goût, 1755, p. 206.

[76] Pierre-Charles Levesque, Les rêves d’Aristobule philosophe grec, suivis d’un agrégé de la vie de Formose philosophe français, à Amsterdam, et se trouve à Carlsrouhe, chez Michel Macklot, libraire de la Cour, et à Dresde, chez Michel Gröll, libraire, 1762, p. 67.

[77] « L’amour-passion est apparu en Occident comme l’un des contrecoups du christianisme (et spécialement de sa doctrine du mariage) dans les âmes où vivait encore un paganisme naturel ou hérité. » In : ROUGEMONT, Denis de, L’Amour et l’Occident, p. 77.

[78] D’après Mauzi, il existe deux sortes de libertinage : le libertinage mondain et libertinage sensible qui se libère « des convenances et fortement s’imprégner de ce goût de vertu que l’on mêlait à tout. Bien loin de provoquer toujours un reflux du libertinage, il arrive que la sensibilité ait partie liée avec lui. » In : MAUZI, Robert, L’idée du bonheur dans la littérature et la pensée françaises au XVIIIe siècle, pp. 30-34.

[79] « Le Libertinage (...) constitue un système de conduite mondaine répondant aux exigences sociales d’une certaine caste et accepté par la plupart de ses membres. Ce système n’est cependant pas constant ; à l’exemple de toute fantaisie humaine, il reste tributaire des manies de la société. Il cherchera donc constamment de nouvelles justifications et affirmera des desseins de plus en plus intéressés. » In : LAROCH, Philippe, Petits-maîtres et roués : évolution de la notion du libertinage dans le roman français du XVIIIe siècle, p. 2.

[80] « Le roman libertin se propose non de produire un effet de plaisir, mais de montrer une stratégie de séduction. Comment obtenir les faveurs (de celles qu’à l’époque on appelle dernières) contre les interdits de psychologiques, sociaux, moraux et religieux ? Le roman libertin repose essentiellement sur l’art de convaincre car séduire, c’est amener l’autre à céder aux instances du désir, à reconnaître, selon un mécanisme pas si éloigné de la conversion, que celui qui énonce la loi du plaisir a raison et qu’il faut s’y rallier. Roman de dialectique donc, de l’art de convaincre aussi, dans lequel le lecteur doit être comme le personnage qui résiste, séduit et convaincu qu’il faut se rendre. Quoi qu’on ait dit le roman libertin est un roman intellectuel et cérébral ; un roman de paroles et non de tableaux. Schématiquement pour en finir, le roman licencieux commence quand le roman libertin s’achève. » In : GOULEMOT, Jean-Marie, Ces livres qu’on ne lit que d’une main. Lectures et lecteurs de livres pornographiques au XVIIIe siècle, p. 62.

[81] « (...) le libertinage du XVIIIe siècle nécessite la tension entre l’aimable licence et la prostitution crapuleuse, entre l’allusion voilée et l’explicite pornographique, entre la liberté de parler et d’aimer et les contraintes de la société. » « Le libertinage apparît comme une échelle d’interdits et de permissions selon la place occupée par chaque jouisseur dans la hiérarchie de la noblesse, du clergé et de la finance. » In : DELON, Michel, Le savoir-vivre libertin, p. 17, p. 13.

[82] Ici, on ne cite que deux manuels scolaires comme illustrations.

« Le libertin est un aristocrate qui met tout son talent dans un certain art de vivre : il se veut libre, et non licencieux, expert dans la science du coeur, et non jouisseur. Il ne s’abandonne, en effet, jamais à la sensualité ni au sentiment, mais ‘se déguise’, est une figure mondaine ‘dans le ton’, qui tient les femmes en son pouvoir. Le roman du libertin risquerait de se réduire à la pure démonstration d’un jeu froidement calculé, sans les personnages féminins, qui alimentent l’analyse psychologique et permettent une certaine variété ». In : Histoire de la littérature française XVIIIe XIXe XXe, par Nicole WARUSFEL-ONFROY etc., Paris, Nathan, 1988, p. 99.

« Le roman libertin a une longue carrière au XVIIIe siècle. On sait que le grave président de Montesquieu lui-même n’a pas dédaigné de l’illustrer avec Le temple de Gnide. Pourtant, la première moitié du siècle reste le temps des apprentissages. Le Faublas de Louvet de Couvray atteindra d’emblée à la maîtrise. Le Meilcour de Crébillon fils, au contraire, rougit longtemps d’une inexpérience qu’il perd lentement. Le roman du roué n’est encore que le roman du futur roué. Sur le plan de l’art, il n’est pas encore parvenu non plus à la maîtrise et semble hésiter entre le roman galant et le roman cynique. Le roman cynique fait tomber le décor et le masque (Fougeret de Monbron, Margot la ravaudeuse, 1750). Moins âpre, le roman galant se déroule souvent dans un Orient de fantaisie que conservera encore Diderot pour Les bijoux indiscrets, - l’un des chefs-d’oeuvre du genre ». In : Histoire de la littérature française, tome1 : Du moyen Age au XVIIIe siècle, par P. BRUNEL etc., Paris, Bordas, 1972, p. 312.

[83] « Les romans libertins connaissent ainsi une classification qui oppose la gaze à la nudité, les ‘crayons agréables’ aux ‘peintures chargées’, ou qui distingue les trois registres, de la galanterie mondaine, du cynisme des filles et de l’obscénité. » In : WALD LASOWSKI, Patrick, Romanciers libertins du XVIIIe siècle, premier volume, préface, p. XXXVI.

[84] VAN CRUGTEN-ANDRE, Valérie, Le Roman du libertinage, 1782-1815 : redécouverte et réhabilitation, p. 32.

Laurent Versini exprime un avis semblable : « Mais il ne faut pas oublier qu’au dix-huitième siècle un homme est ‘libertin’ quand il ne résiste pas à des plaisirs faciles et purement sexuels ; c’est le langage moderne qui voit dans le libertinage une subtile construction de l’intelligence, renvoyant à une éthique de liberté et d’individualisme. » In : VERSINI, Laurent, Laclos et la tradition. Essai sur les sources et la technique des Liaisons dangereuses, p. 43.

[85] « Le style du libertinage est peut-être plus une question de technique que de vision ; son universalité au XVIIIe siècle prouve son importance comme procédé d’expression, mais son inconsistance comme système de pensée. » « Tout le XVIIIe siècle a reconnu et proclamé le rôle des sens, la détermination du moral par le physique, et cherché un langage décent pour expliquer ce rôle dans le sentiment le plus souvent idéalisé : l’amour. » « Dès que le problème du style est écarté et que l’écrivain appelle les choses par leur nom, l’oeuvre n’est plus libertine : les romans de Sade, comme on sait, sont rangés parmi les romans ‘philosophique’, non parmi les romans libertins.» In : COULET, Henri, Le Roman jusqu’à la Révolution, p. 449.

[86] Voir la citation de la note 83.

[87] Ces textes qui, « écrits avec une intention romanesque et pour le plaisir du récit, ont cependant une portée rationnelle, quelquefois volontaire, ailleurs parce que l’auteur était rationaliste presque sans le savoir : une philosophie discrète sous-tend l’imagination et s’exprime par la fiction romanesque ». In : MARCHAND, Jacqueline, Les romanciers libertins du dix-huitième siècle, p. XIII.

[88] « (...) la littérature libertine est celle qui, utilisant des thèmes et une forme érotiques, les dépasse, dans le propos de l’écrivain comme dans la signification de l’oeuvre, dans une direction philosophique ou artistique. » In : NAGY, Péter, Libertinage et révolution, p. 47.

[89] « On touche ici à deux des éléments majeurs par lesquels le récit libertin introduit à la modernité : d’une part il exerce, à l’égard de n’importe quelle position d’autorité, une critique sans pardon, selon l’essence du mouvement des Lumières ; d’autre part il place le désir au centre de sa conception de l’homme et de la société, et il fait du sexe, objet unique du désir, l’enjeu d’une connaissance réserve. » In : REICHLER, Claude, L'âge libertin, p. 52.

[90] C’est l’avis de Jacques Rustin et de Raymond Trousson. Voir note 94.

[91] Voir GOULEMOT, Jean-Marie, Ces livres qu’on ne lit que d’une main. Lectures et lecteurs de livres pornographiques au XVIIIe siècle, pp. 28-40. DARNTON, Robert, Edition et sédition : l’univers de la littérature clandestine au XVIIIe siècle, chapitre premier, pp. 11-37. ABRAMOVICI, Jean-Christophe, Le Livre interdit : de Théophile de Viau à Sade, p. 128.

[92] En avril 1748, Les cinq années littéraires de Pierre Clément signale ainsi la parution des Lauriers Ecclésiastiques : « Le livre est nouveau, très libertin, très cher et très défendu ; voilà tout son mérite ». Ensuite, en janvier 1749, Thérèse philosophe du marquis d’Argens (1748) est décrit ainsi : « Le livre ne laisse pas de se vendre bien cher, parce qu’il est nouveau, proscrit, orné d’estampes infâmes, en un mot libertin en tout sens et à toute outrance. » In : Les cinq années littéraires, ou Lettres de M. Clément sur les ouvrages de littérature qui ont paru dans les années 1748,1749, 1751 et 1752, tome premier, imprimées à Berlin, sous le bon plaisir des souscripteurs et se distribuent chez les libraires les plus consciencieux et les plus désintéressés, 1755, p. 43, p. 135.

Pourtant, de tels exemples ne sont pas nombreux. En plus, « libertin » sert plutôt d’attribut ; l’expression « roman libertin » se présente quand même rarement, même si elle s’inscrit un peu à la fin du 18e siècle.

[93] VAN CRUGTEN-ANDRE, Valérie, Le Roman du libertinage, 1782-1815 : redécouverte et réhabilitation, p. 33.

[94] C’est la proposition de Jacques Rustin : les romans libertins « circonscrivent cet ‘univers du libertinage’ dont la représentation obsédante semble bien caractériser, dans son ensemble, la production de la première partie du siècle». In : RUSTIN, Jacques, Le vice à la mode. Etudes sur le roman français du XVIIIe siècle, de Manon Lescaut à l’apparition de La Nouvelle Héloïse (1731-1761), p. 37.

Raymond Trousson partage l’avis de Jacques Rustin : « (...) pourquoi ne pas retenir la proposition de J. Rustin et agréer pour libertin tout roman, indépendamment du style et des intentions de l’auteur, proposant la peinture de l’univers du libertinage dans ses multiples finalités ? » In : TROUSSON, Raymond, Romans libertins du XVIIIe siècle, préface, p. XXII.

[95] Pour voir l’évolution détaillée du sens du mot de la fin du 17e siècle aux années 1730, voir WALD LASOWSKI, Patrick, Romanciers libertins du XVIIIe siècle, deuxième volume, Appendice général, « Libertin » et « Libertinage » dans les dictionnaires, pp. 1324-1335.

[96] « Le roman libertin est donc victime d’une critique a posteriori qui a édicté en règles des constatations imposées par l’étude d’un corpus trop restreint et un souci aigu de la morale, qui relègue au rang d’infra-littérature des romans jugés contraires à la décence. Or, l’étude des définitions de libertin et libertinage nous autorise à prendre les termes dans leur acception courante de débauche, dirigé par la recherche des plaisirs de la chair, qui mène une vie déréglée, dissolue. » « Afin d’éviter toute équivoque, il me semble préférable de renoncer à employer le mot libertin, trop connoté et de parler plutôt de roman du libertinage. Cette solution, tout artificielle qu’elle puisse paraître, a le mérite de dissiper les ambiguïtés par sa nouveauté et le recours à un substantif moins souvent frappé de restrictions sémantiques. » « Je proposerai donc de considérer comme roman du libertinage tout roman qui a pour thème principal le récit des aventures charnelles, sexuelles (vécues ou fantasmées, décrites ou suggérées, timides ou expérimentées) du/de la/des protagoniste/s, quelle que soit son/leur extration sociale et quels que soient le style ou la langue utilisés par l’auteur. » In : VAN CRUGTEN-ANDRE, Valérie, Le Roman du libertinage, 1782-1815 : redécouverte et réhabilitation, p. 43, p. 45, p. 46.

[97] Madame de Tencin, Mémoires du comte de Comminge. In : TROUSSON, Raymond, Romans de femmes du XVIIIe siècle, p. 54.

[98] Madame de Graffigny, Lettres d’une Péruvienne. Ibid.

[99] Même si Michel Delon ajoute ce roman dans le catalogue de son XVIIIe siècle libertin : de Marivaux à Sade, l’auteure n’est pas d’accord pour ce classement.

[100] Le sens original du mot « érotique » : relatif à l’amour ; dans les années 1820, un deuxième sens du mot voit le jour : qui est relatif à l’amour sexuel ; trente ans plus tard, un troisième sens : qui choque la pudeur et la morale par son caractère licencieux. Voir l’entrée d’ « érotique » dans Grand Larousse de la langue française, 1975.

Quant à « pornographique », le mot n’entra dans le langage courant pour désigner « textes et images qui visent exclusivement à produire une excitation sexuelle » qu’au milieu du XIXe siècle dans le contexte où le plaisir sexuel fut englobé dans la production industrielle au profit du capitalisme et du commerce. Ibid.

[101] LEVER, Maurice, Anthologie érotique : le XVIIIe siècle, p. XIII.

[102] SIEMEK, Andrzej, La recherche morale et esthétique dans le roman de Crébillon Fils, p. 37.

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